Rachid Benzine : “Écrire sur Gaza, c'était aussi affronter ma propre impuissance” 

Dans L’homme qui lisait des livres (Julliard), paru le 21 août dernier, Rachid Benzine convoque mémoire, foi et poésie, dans une tentative de raconter Gaza autrement.

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Rachid Benzine, islamologue, dramaturge et romancier franco-marocain. Crédit: DR

Les lecteurs les plus avisés reconnaîtront peut-être dans la couverture de ce roman l’inspiration du plus vieux libraire de Rabat, Mohamed Aziz, maintes fois photographié alors qu’il était plongé dans ses lectures devant sa petite boutique. Mais dans L’homme qui lisait des livres, c’est un libraire gazaoui, Nabil Al Jaber, qui incarne une métaphore saisissante de la résistance face à l’anéantissement.

Sa rencontre avec un journaliste français venu le photographier en 2014 devient le prétexte par lequel Nabil, né l’année de la Nakba, raconte son histoire, indissociable des drames subis par le peuple palestinien sur plusieurs générations. Le ton y est à la fois grave et poétique, lucide et révolté. Pour TelQuel, Rachid Benzine revient sur l’écriture de ce sixième roman. 

L’homme qui lisait des livres, Rachid Benzine.Crédit: DR

TelQuel : Face à la guerre et aux atrocités du monde, les écrivains interrogent souvent le rôle de la littérature, qui peut paraître insignifiant. C’est aussi le sujet de ce livre, dans lequel Shakespeare, Primo Levi, Mahmoud Darwich et Omar Khayâm se répondent. De quels sentiments est-il né ? 

Rachid Benzine. Ce livre est né d’une fracture, d’une blessure ouverte qui se creuse entre le confort de l’écrivain et le hurlement des victimes. Cette impuissance engendre un vertige dangereux. Plus nous nous sentons démunis face au chaos du monde, plus certains se jettent dans les bras des bourreaux qui promettent l’ordre : Netanyahu, Trump, Poutine…

“Les livres ne peuvent pas arrêter les bombes, mais ils sont cette mémoire obstinée qui dit : ‘Nous étions là. Nous sommes là. Nous serons là’”

Rachid Benzine, écrivain

En voyant nos sociétés basculer de l’impuissance à la soumission volontaire, du désespoir à l’adoration des tyrans, j’ai voulu convoquer ceux qui ont refusé ce chemin. Shakespeare qui a plongé dans les ténèbres sans s’y perdre, Primo Levi revenu de l’enfer pour dire “ceci est arrivé”, Mahmoud Darwich transformant l’exil en poème, Omar Khayyâm cherchant la beauté jusque dans l’éphémère de nos vies… Ces hommes n’ont pas fui. Ils ont regardé l’horreur en face et ont continué d’écrire pour préserver ce que les bombes cherchent précisément à détruire : notre capacité à être pleinement humains.

Ce vieux libraire de Gaza n’est pas un fou qui lit pendant que le monde s’écroule. Il est la résistance même. Les livres ne peuvent pas arrêter les bombes, mais ils sont cette mémoire obstinée qui dit : “Nous étions là. Nous sommes là. Nous serons là”. Car quand tout a été détruit — les corps, les maisons, les écoles, les hôpitaux — il reste encore les histoires que nous nous racontons. 

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