Début juillet, Rabat accueillait les premières Assises nationales de l’intelligence artificielle sous la houlette du ministère de la Transition numérique. Les discours enthousiastes sur les infrastructures, les financements généreux et les promesses technologiques à venir se sont enchaînés sans discontinuer.
“L’IA incite à l’optimisme, certes, mais ses implications ne sont pas que technologiques. Elles sont sociales, éducatives et sécuritaires“
Mais nos décideurs n’ont visiblement pas pris la pleine mesure de cette révolution. Derrière ces annonces ambitieuses, difficile de ne pas pointer de sérieux angles morts. L’IA incite à l’optimisme, certes, mais ses implications ne sont pas que technologiques. Elles sont sociales, éducatives et sécuritaires. Et sur ces terrains-là, nos responsables semblent trop silencieux.
Prenons par exemple la question des données sensibles. Aujourd’hui, une grande partie des données critiques de certaines entreprises marocaines transitent déjà vers l’étranger via les filiales locales de cabinets d’audit internationaux. Et le phénomène risque de s’accentuer davantage lorsque l’on sait que l’usage de l’IA est déjà de mise dans nos entreprises de manière non avouée et sans garde-fous. Le stockage, le traitement et l’utilisation de millions de données nous échappent donc entièrement.
Le problème dépasse le seul cadre de la souveraineté numérique. L’impact de l’IA sur l’emploi semble être largement sous-estimé. Dans les centres d’appels, un secteur qui emploie plus de 100.000 personnes, des chatbots de plus en plus performants sont massivement déployés par les entreprises de l’offshoring, ce qui risque de provoquer une vague brutale de licenciements. Le Maroc est-il prêt à faire face à ce choc lorsque l’on sait que plus d’emplois ont été détruits que créés durant l’actuel mandat gouvernemental ?
Le secteur médical, qui requiert pourtant davantage de qualifications, est concerné par le même problème. L’IA est désormais capable de mieux diagnostiquer certaines pathologies que des spécialistes expérimentés. On parle d’un outil prometteur donc, mais qui risque de fragiliser certaines spécialités et postes intermédiaires dans les laboratoires, chez les radiologues ou dans certains hôpitaux.
La presse pourrait aussi faire face rapidement à cette vague d’automatisation. Demain, l’information sera traitée massivement par des intelligences artificielles capables de produire des contenus sans aucun filtre humain. À l’heure où la crédibilité et la rigueur sont déjà des défis majeurs pour la profession, quelle place resterait-il aux journalistes qui, eux, sont capables de donner de la nuance à une information ?
En plus de ces mutations économiques, il faut aussi penser à ceux qui feront la force de travail de demain. Aujourd’hui, un élève peut rédiger des dissertations avec une facilité et une efficacité déconcertantes grâce aux possibilités offertes par l’IA générative. Faut-il les sanctionner ou revoir nos méthodes d’enseignement ? Et qu’en est-il également de l’accompagnement du corps enseignant qui, pour l’heure, reste seul face à cette révolution ?
Le temps presse. En quittant les Assises de Rabat, certains participants confiaient en coulisses que nos décideurs peinent encore à appréhender toute la complexité de cette technologie. Or, le Maroc peut encore réussir cette révolution qui va au-delà du numérique, à condition d’en saisir pleinement tous les enjeux. Il est temps d’arrêter de regarder uniquement le côté prometteur de l’IA. Car cette révolution, elle, ne nous attendra pas. Elle a déjà commencé, avec ou sans nous.
