Il y a quelques semaines, lors d’un dîner, j’ai eu le bonheur de croiser Fathallah Oualalou, figure de proue de la gauche au Maroc et ancien ministre de l’Économie et des Finances sous les gouvernements de Abderrahmane Youssoufi et de Driss Jettou. Quand il a pris la parole pour analyser les transformations économiques mondiales et les raisons de la montée en puissance de la Chine, j’ai été saisi d’un mélange de fascination et de nostalgie. Du haut de ses 83 ans, et malgré quelques désagréments naturels liés à l’âge, Oualalou a gardé toute son acuité intellectuelle et sa verve, qui ont fait de lui l’un des meilleurs orateurs de la vie politique marocaine. Je retrouvais son regard pétillant, ce sourire en coin et ce ton professoral – mais jamais condescendant – qui étaient les siens lors de ses discours au parlement dans les années 1980 et 1990. Son éloquence et la clarté de son propos ont su captiver des générations de Marocains et donner le goût de la politique, parmi tant d’autres, à l’adolescent que j’étais.
La sortie des Mémoires de Fathallah Oualalou (lire TelQuel n° 1132) est une occasion de plonger dans les souvenirs d’un homme qui a traversé tout un pan de l’histoire du Maroc moderne. Dans ce livre, écrit en arabe avec la collaboration de l’excellent journaliste Lahcen Laassibi, on retrouve des étapes importantes de l’histoire politique de notre pays : la lutte pour l’indépendance, la construction d’un État moderne, le conflit pour le pouvoir entre Hassan II et le mouvement nationaliste, les années de repli autoritaire, le gouvernement d’Alternance, l’avènement de Mohammed VI et les défis de développement du Maroc actuel. Chaque période est racontée à hauteur d’homme, par un témoin et acteur passé par toutes les stations de la vie politique nationale. Fathallah Oualalou a été deux fois président de la turbulente UNEM, syndicat étudiant, objet des foudres de Hassan II, école du militantisme mais aussi pépinière des hauts commis de l’État (Abdellatif Jouahri, Abdellatif Mennouni, Ahmed Lahlimi…). Il a aussi été l’une des figures majeures de l’USFP, témoin de premier plan de ses transformations et de son passage de l’opposition à la gestion des affaires publiques. Enfin, parmi les multiples facettes de cet homme, il y a celle de l’universitaire, auteur d’une dizaine de livres en économie, qui a rendu naturelle sa nomination à la tête du ministère de l’Économie et des Finances, où il a siégé pendant une décennie.
“L’existence d’une colonne vertébrale droite en termes de valeurs et d’idéaux, sont nécessaires pour occuper des fonctions gouvernementales”
En parcourant les Mémoires de Fathallah Oualalou, on trouve des éléments de réponse à la question qui turlupine nos élites depuis des décennies : “Avons-nous besoin de politiques ou de technocrates au gouvernement ?” La réponse, sans être directe ni évidente, est que la passion de la politique, l’expérience du terrain et des hommes, ainsi que l’existence d’une colonne vertébrale droite en termes de valeurs et d’idéaux, sont nécessaires pour occuper des fonctions gouvernementales. Mais ces qualités doivent être jumelées à une solide connaissance des dossiers et à l’humilité d’écouter les hiérarchies administratives avant de trancher. Le deuxième tome des Mémoires est une mine d’informations sur le fonctionnement du puissant ministère de l’Économie et des Finances et de sa redoutable administration technocratique. On y découvre comment se déroulent, du moins à l’époque de Fathallah Oualalou, les arbitrages budgétaires, les rapports de force avec les autres ministères et les relations avec les secteurs économique et bancaire. C’est fascinant et déroutant à la fois. Enfin, cette lecture révèle la misère de notre vie politique actuelle, la pauvreté de nos débats et la dégradation du niveau de nos élites. À l’exception de quelques noms, on imagine mal une grande partie de la classe politique actuelle prendre la plume pour rédiger des Mémoires, car l’exercice tiendrait sur une fiche ou un Post-it. Il faudrait une vie pleine, et non seulement une carrière, pour y prétendre. Fathallah Oualalou a eu les deux.
