Retraites bien-être, ouvrages de développement personnel, témoignages inspirants sur Instagram : le mot d’ordre est donné. Le bonheur est devenu un devoir, une injonction. Il faut se lever à 5 h, méditer dix minutes, tenir un journal de gratitude, penser positif, sourire coûte que coûte. “Change de mindset, change de vie. Et surtout : ‘Tu es responsable de ta réalité.’”. Dans cette logique, si vous allez mal malgré tout ça, c’est que vous n’avez pas assez essayé. Salam la culpabilité, bye bye les déterminants sociaux, économiques, structurels. Spoiler alert : non, le bien-être mental n’est pas qu’une affaire individuelle.

Nous avons, en effet, en tant qu’individus, une responsabilité dans nos relations interpersonnelles, à commencer par la cellule familiale. Combien sommes-nous à perpétuer des formes de violence psychologique ou physique héritées de notre histoire familiale — et plus largement des pressions sociales et économiques qui pèsent sur nos trajectoires ? En arrivant au Maroc en 2015, j’ai entamé une psychothérapie et, en parallèle, une recherche transgénérationnelle.
“Les outils pour prendre soin de mon bien-être mental étaient plus nombreux que ceux auxquels mes grands-parents et mes parents avaient accès”
Au cours de ce périple identitaire, j’ai pris conscience de la répétition des schémas de vie. Mes ancêtres et moi étions confrontés aux mêmes problématiques. La forme était différente, le fond demeurait identique. Les outils pour prendre soin de mon bien-être mental étaient plus nombreux que ceux auxquels mes grands-parents et mes parents avaient accès. Pourtant, à chaque fois, j’avais la sensation de tourner en rond face à l’environnement macro, au-delà de ma famille et de mes proches. Il m’aura fallu attendre 2023 pour prendre conscience que je ne tournais pas en rond mais que je me cognais encore et encore contre le même plafond de verre : celui de la réalité socio-économique.
Héritages familiaux et violences silencieuses
J’avais décidé d’enregistrer les mémoires de mon père. Il est né en 1939 à Hay Mohammadi, d’une famille issue de l’exode rural d’Aït Baâmrane. Je l’avais déjà interrogé au sujet de ses parents, mais cette fois, c’était son propre vécu que je venais écouter — un vécu profondément marqué par un système de domination sociale et une violence institutionnelle encore silencieuse.
Au fur et à mesure, j’étais assailli de questions : “Comment un père avait-il pu contenir autant de souffrances passées sans en avoir jamais parlé ?”, “Comment un enfant avait-il pu supporter autant de violences, qu’elles soient physiques, psychologiques et qu’elles proviennent de la famille, des amis et des institutions ?”.
“Ainsi naît la violence dans nos familles, fruit des maux enfouis et des réponses qui ne sont jamais apportées”
Mon père revivait chaque scène qu’il me racontait. Ce n’était pas le vieil homme de 84 ans qui s’exprimait, mais l’enfant du bidonville des Carrières Centrales. Face à lui, une violence institutionnalisée dans chaque composante de la société. Il termina son témoignage, en pleurs, par cette phrase : “J’ai de la peine pour mes parents, ils ont souffert. Ils étaient esclaves dans leur propre pays”.
Mon père pensait, comme le sien, qu’il valait mieux emporter ses traumatismes dans sa tombe. Mais la vérité ? Ils ont déjà commencé à fleurir dans nos vies. Tôt ou tard, ces bombes à retardement explosent sur celles et ceux qui partagent notre vie, notre quotidien. Ainsi naît la violence dans nos familles, fruit des maux enfouis et des réponses qui ne sont jamais apportées.
Sans justice sociale, pas de bien-être mental
J’ai compris que le travail thérapeutique ne pouvait suffire s’il ne s’inscrivait pas dans une transformation collective. J’ai aussi réalisé qu’avoir les moyens de prendre soin de sa santé mentale supposait d’avoir du temps, de l’argent, et un environnement stable. Car si la souffrance psychique traverse toutes les catégories sociales, elle ne s’y manifeste pas de la même manière. Elle devient plus brutale, plus silencieuse, plus chronique dans les contextes de précarité. Les femmes, les jeunes, les personnes marginalisées ou sans emploi sont surreprésentées parmi celles et ceux qui en souffrent — et sous-représentées parmi celles et ceux qui ont accès aux soins. La santé mentale ne se déploie pas dans le vide ; elle est façonnée par les conditions de vie. Et ces conditions sont, d’abord et avant tout, celles de la classe sociale.
“Si la souffrance psychique traverse toutes les catégories sociales, elle ne s’y manifeste pas de la même manière”
Démanteler les violences institutionnelles commence par une prise de conscience : un individu n’existe pas seul, mais dans un contexte. Un contexte qui fait rejaillir cette violence sur les individus, en particulier les plus vulnérables. Ce qu’on nomme “santé mentale” n’est souvent que la partie émergée de l’iceberg des violences institutionnelles. Des violences qui ont infiltré le quotidien des citoyens et citoyennes notamment en s’immisçant jusque dans la cellule familiale. Rien n’est une fatalité. Individuellement, le pouvoir de l’action n’est pas négligeable, mais seul, il n’est pas durable. Le bien-être mental ne se trouve pas seulement en soi-même, il se construit collectivement dans un environnement socialement plus juste. Et surtout : souvenez-vous que la justice sociale dérange ceux qui y trouvent leur confort.
