Gnaoua 2025 : le Forum des droits humains, l’agora du festival

À Essaouira, la musique se prolonge en débats. Chaque année, le Forum des droits humains du festival Gnaoua fait dialoguer culture et engagement citoyen. Pour cette 12e édition, le forum s’intéresse aux “mobilités urbaines et dynamiques culturelles”. 

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Yassine Toumi/TelQuel

En 2012, le Forum des droits humains du festival est né d’une discussion fortuite entre Neïla Tazi, fondatrice du festival, et Driss El Yazami, alors président du Conseil national des droits de l’Homme. Une nouvelle Constitution vient tout juste d’être adoptée, et la question de la transition démocratique et des espaces de débat est au cœur des préoccupations de la société civile. Après un premier succès, le rendez-vous est très vite institutionnalisé et pleinement intégré à la programmation du festival.

La nuit, on se laisse transporter par la musique. Le jour, ceux qui le souhaitent peuvent assister à une série de débats et tables-rondes qui font se croiser les regards acérés d’artistes et de penseurs, de cinéastes et de politiques. Composant une mosaïque de réflexions, dont celles de l’ancien chef de gouvernement espagnol José Luis Zapatero en 2024, ou celles du réalisateur palestinien Elia Suleiman — plus nécessaire que jamais — qui est attendu cette année. Avec une conviction renouvelée, d’édition en édition : la culture est aussi une affaire politique. 

Le labo citoyen 

Flash back. La première édition du Forum des droits humains a lieu alors que le festival fête son 15e anniversaire. Parmi les invités, on retrouve notamment Leïla Shahid, alors déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union Européenne. La rigueur académique et la liberté de ton des débats détonnent, réaffirmant la dimension citoyenne du festival.

“Avec sa diversité et sa mixité sociale, des gens de tous milieux se côtoient, et Gnaoua dispose d’un public très démocratique”

Driss El Yazami, président du CCME

Pour Driss El Yazami, c’est avec beaucoup de cohérence que le Forum s’est greffé sur ce rendez-vous culturel bien établi : “J’ai été frappé par la philosophie du festival, qui a été le premier à réhabiliter une culture populaire marginalisée, avec en plus la promesses de fusions musicales, qui sont une rencontre avec l’autre. Cela faisait écho à un contexte particulier au Maroc, celui d’une volonté de réconciliations au pluriel : avec les droits humains après la création de l’Instance équité et réconciliation (IER), la culture avec l’adoption de l’amazigh comme langue officielle, la jeunesse, les partis politiques…”, explique le président du Conseil de la Communauté marocaine à l’étranger (CCME).

Le public hétéroclite du festival y est aussi pour beaucoup : “Avec sa diversité et sa mixité sociale, des gens de tous milieux se côtoient, et Gnaoua dispose d’un public très démocratique. C’est quelque chose qui demeure assez rare au Maroc” souligne-t-il. 

Des discussions autour de sujets d’actualité

Au fil des éditions, des thématiques transversales sont soigneusement choisies, en résonance avec les grandes actualités nationales et internationales : tour à tour, les panélistes sont invités à parler de l’Afrique et de ses diasporas, des liens entre les politiques culturelles et la transformation digitale, ou encore, de l’égalité femmes-hommes… En 2024, pour sa 10e édition, le Forum pouvait se targuer d’avoir reçu plus de 150 personnalités, en provenance de 25 pays.

“Le Forum prolonge, sur le terrain de la pensée, ce que la musique exprime avec force : la circulation des idées, le métissage, la résistance par la culture”

Neïla Tazi, fondatrice du festival Gnaoua

De fait, loin de se cantonner au divertissement et au folklore, Gnaoua crée, à travers le Forum des droits humains, son “laboratoire citoyen”, avec la culture comme centre de gravité de l’action politique et sociale. “Le Forum et le festival partagent une volonté commune de décloisonner la culture, avec cette idée essentielle que la culture n’est pas que la cerise sur le gâteau, mais qu’elle participe pleinement au développement économique et social. Cela va de pair avec le rôle des sciences humaines, sans lesquelles, j’en suis convaincu, il n’y a pas de véritable action possible”, ajoute Driss El Yazami.

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Pour sa part, Neïla Tazi illustre également cette complémentarité entre les deux événements : “Le Forum prolonge, sur le terrain de la pensée, ce que la musique exprime avec force : la circulation des idées, le métissage, la résistance par la culture. À Essaouira, les frontières s’estompent, et les idées circulent comme les rythmes.”

Penser les migrations autrement 

Après une édition 2024 sous le thème “Maroc, Espagne, Portugal : une histoire qui a de l’avenir”, en écho à l’organisation tripartite de la Coupe du Monde 2030, le Forum des droits humains se penche cette année sur les mobilités urbaines et les dynamiques culturelles. “Dans un monde traversé par les crispations identitaires et le repli sur soi, cette nouvelle édition propose un contre-récit, un regard sensible, ancré et pluriel sur les migrations et leurs résonances culturelles”, indiquent les organisateurs dans un communiqué de presse.

Cette thématique s’adosse notamment à un plaidoyer porté par le CCME, qui appelle depuis plusieurs années à “un agenda national de sciences humaines de l’immigration” pointe Driss El Yazami. Les 20 et 21 juin, quatre tables-rondes sont prévues pour penser, en somme, l’un des plus grands paradoxes du 21e siècle : alors que les mobilités et migrations ont connu un bond quantitatif colossal, elles sont trop souvent réduites à des préoccupations sécuritaires — et anxiogènes — dans les débats publics. Là encore, c’est la culture qui vient apporter des pistes de réflexion, comme le suggèrent les intitulés des panels suivants : “La culture adoucit-elle la migration ?” ou encore, “Mobilités… Moteur de création ?”. Tout un programme. 

L’Arbre à palabres

Autre moment de convergence intellectuelle et artistique du festival : l’Arbre à palabres, qui puise ses racines dans l’ancestrale tradition africaine des cercles de parole. Perché sur la terrasse de l’Institut Français d’Essaouira, aucune hiérarchie ne sépare les voix qui constituent cet espace de dialogue privilégié entre les artistes et un public restreint : musiciens gnaoua, penseurs et festivaliers se retrouvent dans un dialogue authentique, où la spontanéité prime sur le protocole. Sous la houlette d’Emmanuelle Honorin, journaliste spécialiste des musiques du monde, ces rencontres explorent les territoires intimes de la création. En l’espace de deux après-midi, les récits personnels des artistes invités s’entremêlent aux réflexions collectives nourries par le public.