Cet indice fait partie des outils de suivi et d’analyse des données récoltées par les spécialistes de l’OSINT, une méthode d’investigation qui se base sur les renseignements provenant de sources ouvertes. En clair, cette technique cible uniquement les renseignements accessibles publiquement et de manière légale dans le but d’en extraire, après analyse, des renseignements à valeur ajoutée.
Loin d’être cantonnée à la géopolitique et au suivi de conflits, l’OSINT est en majeure partie pratiquée dans l’intelligence économique, le journalisme d’investigation, la cybersécurité ou encore dans les enquêtes judiciaires.
Une discipline née avec l’essor du numérique et qui s’est dévoilée au grand public avec le déclenchement de la guerre en Ukraine et ses remontées d’informations quasi instantanées, reprises en masse par les chaînes d’information en continu. Ce phénomène s’est reproduit dans la nuit du 12 au 13 juin, spécifiquement avec « l’indice pizza » qui a prédit avec succès l’attaque israélienne sur l’Iran.

Cet indice se base tout simplement sur l’observation et l’analyse des commandes de fast-food, notamment les chaînes de pizzerias, mais aussi la fréquentation des espaces de loisirs, notamment les bars, à proximité de la Maison-Blanche, du Pentagone ou encore du siège de la CIA.
Comme expliqué plus haut, l’OSINT a pour règle d’or l’utilisation d’informations obtenues de manière légale. Une contrainte qui dope l’inventivité des Osinteurs, qui scrutent des sites comme Google Maps sur lesquels on peut suivre l’affluence des restaurants et bars dans un certain rayon autour des centres de pouvoirs.
L’affluence dans les bars et boîtes de nuits présents dans la même zone est également surveillée de près, particulièrement lors d’épisodes de tensions diplomatiques. Le postulat de base est simple : si les commandes de pizzas explosent à des horaires où les administrations sensibles sont normalement vides (nuit, week-end, fêtes nationales…) ou que l’affluence dans les lieux de loisirs nocturnes dans la même zone chutent, cela signifie que les fonctionnaires sont retenus à leurs postes et donc qu’une situation de crise est potentiellement en cours, voire en préparation.
Bien qu’Internet ait facilité la mesure de cet « indice », les premières traces de son utilisation remontent aux années 1980, juste avant les invasions de la Grenade (1983) et du Panama (1986). Les légendes qui entourent la période de la Guerre froide évoquent une surveillance étroite de ces mêmes lieux par le KGB.

Mais il faut avancer en 1991 pour retrouver la première trace publique dans un média de cet « indice » avec une brève parue le 16 janvier 1991 dans les colonnes du Los Angeles Times, où un franchisé Domino’s explique au quotidien qu’il a remarqué un bond dans les commandes nocturnes la nuit du début de l’opération Tempête du Désert contre l’Irak en 1991, avec 21 pizzas livrées au siège de la CIA.
L’avènement des réseaux sociaux et le référencement des endroits de restauration et de loisirs sur les moteurs de recherche et applications a permis un afflux de données en temps réel. Aujourd’hui, il existe sur X des comptes spécialisés, à l’image de Pentagon Pizza Index qui publie depuis août 2024 les taux d’affluence de plusieurs établissements ciblés à Washington DC.
The closest Dominos to the White House has had elevated levels of traffic for about 4 hours and is still going.
As of 11:08pm ET pic.twitter.com/aEqA76hjGr
— Pentagon Pizza Report (@PenPizzaReport) June 18, 2025
Depuis 1983, 21 crises globales ont été détectées grâce à cette technique. Il n’empêche que cet « indice » ne peut être adopté comme un baromètre infaillible, mais un outil d’analyse comportementale qu’il est nécessaire de recouper avec d’autres données relevées, comme des pics de consommation d’énergie, la situation du trafic ou encore des vols aériens inhabituels.
Ceci dit, même en détectant de manière formelle l’ensemble des indicateurs montrant un regain d’activité au Pentagone par exemple, la marge d’erreur reste considérable et pourrait être le résultat d’un exercice ou de réunions qui s’attardent.
Ce qui est sûr, c’est que cet indice peut également être utilisé par les États-Unis pour des « opérations de déception », soit des manœuvres pour tromper l’ennemi. La numérisation croissante des services représente autant une opportunité pour glaner des renseignements qu’une nouvelle couche de risques à gérer pour les services d’intelligence.
Un indice qui demeure bien spécifique à la réalité américaine, mais qui risque de se généraliser, y compris sous nos cieux, avec la digitalisation à marche forcée de ce type de service et les traces numériques qu’elle ne peut qu’engendrer.
