OCP, au-delà des fantasmes

Par Abdellah Tourabi

OCP appartient au cercle très restreint des entreprises et structures publiques entourées de mystères et de fantasmes. Depuis sa création en 1920, l’Office chérifien des phosphates a eu plusieurs vies, employé des générations de mineurs et d’ouvriers (parfois dans des conditions rappelant les romans de Dickens ou de Zola), et servi d’outil de paix sociale dans certaines villes du royaume. Sa bonne santé financière a pu impacter directement la marche du pays : dans les années 1970, l’envolée des recettes des phosphates a permis à Hassan II de grossir les rangs de l’administration publique afin d’absorber les demandes grandissantes de la population marocaine.

OCP a été souvent perçu et décrit comme “un État dans l’État”, et nous sommes nombreux à avoir été élevés dans le mythe de ce calcul magique, attribué à Mehdi Ben Barka, selon lequel chaque Marocain devrait recevoir chaque année 10 dirhams des revenus des phosphates. Le débat autour de OCP est donc sain et légitime : il s’agit d’une entreprise publique, exploitant les richesses naturelles du pays, et appartenant ainsi à tous les Marocains. Un tel débat, mené avec sérénité et pédagogie, permettrait de sortir du monde des clichés et des fantasmes, et d’entrer dans celui des chiffres et des réalités.

En toute objectivité, quand on regarde les chiffres et la place qu’occupe OCP dans son secteur au niveau international, les réalisations sont positives. L’Office est un acteur majeur dans l’économie vitale de l’agriculture, qui rivalise avec des puissances mondiales (les États-Unis, l’Inde ou la Russie) dans le domaine des engrais. Et en Afrique, plus de la moitié des engrais phosphatés proviennent de OCP. Sa place n’est pas le fruit du hasard, elle est le résultat d’une stratégie audacieuse, qui aurait mérité que le grand public la connaisse un peu mieux.

“L’incursion d’OCP dans les domaines du dessalement, des énergies renouvelables et même du sport, peut susciter des interrogations et même des critiques. Elles sont normales et stimulantes”

Abdellah Tourabi

Car OCP a cessé, depuis une vingtaine d’années, d’être une administration minière exportant des roches phosphatées, sans valeur ajoutée, pour devenir une entreprise moderne, qui manufacture des produits raffinés et infiniment plus rentables sur le marché mondial. Ce choix stratégique et l’adoption d’un nouveau mode de gouvernance (transformation en société anonyme, assainissement des finances…) ont fait de OCP une entreprise rentable qui résiste aux fluctuations du marché. L’Office est le premier contributeur, en tant qu’entreprise publique, au budget national en versant chaque année à l’État près de 6 milliards de dirhams sous forme de dividendes. On dépasse de loin le calcul supposé de Ben Barka !

Le développement de OCP et de ses ambitions a créé de nouveaux besoins et mené le groupe vers une diversification de ses activités, le faisant sortir de son périmètre traditionnel. Par exemple, la nécessité impérieuse de la recherche et du développement dans le domaine industriel a conduit à la création de l’UM6P. On peut débattre, et légitimement, des moyens importants dont bénéficie cette université par rapport à l’enseignement supérieur marocain, mais dans l’état actuel des choses, son existence est indispensable. La recherche scientifique de haut niveau exige un financement conséquent, des laboratoires décemment dotés et un encadrement de qualité.

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Puisque l’on aspire à situer le Maroc sur la carte mondiale de la recherche scientifique, l’UM6P peut être un outil permettant de tirer le niveau académique national vers le haut. La formation d’un vivier de nouvelles élites, en se basant sur le mérite, est également un besoin national auquel pourraient répondre cette université et son écosystème. Les résultats exceptionnels obtenus par le Lydex (lycée d’excellence) de Benguerir aux concours des grandes écoles d’ingénieurs en constituent une preuve tangible.

L’incursion de OCP dans les domaines du dessalement, des énergies renouvelables et même du sport, peut naturellement susciter des interrogations, voire des appréhensions. Elles sont normales et stimulantes. Mais en observant les défis auxquels le Maroc est confronté (approvisionnement en eau potable, besoins en énergie propre et compétitive…) et les projections de notre pays dans l’avenir, en termes de capital humain et social, l’existence d’une entreprise publique, innovante, au service de l’État et de l’intérêt général, est plus que nécessaire. Ne cassons pas ce qui fonctionne correctement et ne lâchons pas la proie pour l’ombre !

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