C’est un livre de chevet pour certains, et un roman complètement méconnu pour d’autres. Paru il y a exactement 70 ans, Les Boucs doit être considéré comme le premier roman marocain et maghrébin à raconter la vie d’un immigré en France.

Si Le passé simple et La civilisation… ma mère, les deux romans phares de Driss Chraïbi, décédé en 2007, lui volent souvent la vedette, sa lecture n’en demeure pas moins cruciale pour comprendre le long chemin parcouru par la thématique de l’immigration et de l’exil dans le roman marocain. Pour Kacem Basfao, intime de l’auteur et considéré comme l’un de ses plus grands spécialistes, Les Boucs constituerait même “une porte d’entrée” dans l’œuvre de Driss Chraïbi.
Alors que les proches de feu Chraïbi entament la préparation de la commémoration du centenaire de sa naissance, qui aura lieu en 2026, la 30e édition du Salon international du livre a tenu à rendre hommage à ce roman de l’écrivain, à l’initiative du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger et de son président, Driss El Yazami.
Chez lui
À quelques pas seulement du pavillon que partagent cette année le CCME et le ministère de la Culture, le nom de Driss Chraïbi est inscrit en grandes lettres jaunes. C’est la première fois qu’un espace hommage lui est consacré au SIEL, entre exposition de photos inédites et rares éditions de ses romans publiés à travers les décennies, en plus d’archives sonores.

Ce mardi 22 avril, Sheena Chraïbi, épouse et gardienne de la mémoire de l’écrivain, découvre les lieux avec émotion : “Je pense qu’il ne se serait jamais attendu à recevoir un tel hommage ici, au Maroc”, confie-t-elle à TelQuel, en référence aux longues années d’exil de l’écrivain. Ses yeux parcourent les photographies exposées, pour la plupart sélectionnées par Kacem Basfao : “Beaucoup de ces photos ont été prises pendant nos années passées sur l’Ile d’Yeu. C’était une époque très heureuse pour notre famille. Alors, naturellement, ça m’évoque beaucoup de choses”, poursuit-elle.
«Les boucs»
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Pour Sheena, les souvenirs remontent et se bousculent, notamment après plus d’une heure passée à raviver la mémoire de Driss Chraïbi en compagnie d’intimes et de lecteurs assidus, lors de la lecture croisée des Boucs par les romanciers Kébir Mustapha Ammi et Zineb Mekouar. Deux générations d’auteurs, qui ont tous deux évoqué leur rapport à l’une des figures les plus marquantes de la littérature marocaine.
Kébir Mustapha Ammi a évoqué sa première rencontre avec Chraïbi, par l’intermédiaire de Driss El Yazami au début des années 1980, dans les locaux du journal Sans frontière à Paris : “C’était un moment de très grande émotion. Son nom, je l’ai découvert dans la revue Souffles, où il avait signé une page éblouissante.” Et d’évoquer sa fascination en tant que jeune écrivain pour Driss Chraïbi, après s’être rué dans une librairie de Taza à la recherche de ses romans : “Le lire, c’était voir une piste lumineuse s’ouvrir, et se dire : ‘Écrire oui, mais écrire, si possible, comme ça’.”
Pour Zineb Mekouar, née en 1991 et autrice de deux romans, dont Souviens-toi des abeilles (éd. Gallimard, 2024), le nom de Driss Chraïbi fait émerger des souvenirs d’adolescence : “Quand j’étais dans ma chambre à Casablanca et que je rêvais d’écrire, j’ai trouvé dans ses romans quelque chose qui me parlait. C’était donc ça la littérature.”
Son immigration
Outre ces témoignages personnels, c’est surtout l’actualité frappante des Boucs, un roman que son auteur avait dédié “aux immigrés, aux étrangers dans leur propre pays”, qui a été mise en lumière. “Déjà en 1955, ce livre répondait à un besoin de contre-récit face à une assignation à résidence de l’immigré qui continue d’exister”, relevait alors Zineb Mekouar.
S’il est aujourd’hui largement reconnu, Driss Chraïbi et son œuvre ont pourtant passé plusieurs années dans l’ombre avant de jouir de la célébrité dont ils disposent aujourd’hui. Si bien que Les Boucs n’a connu de traduction vers l’arabe qu’en 2021, soit 66 ans après sa parution. Mais Chraïbi n’a jamais réellement rompu ses liens avec le Maroc : “Après 24 années d’exil, il reconstituait le Maroc dans sa vie au quotidien depuis la France. On peut dire que sa vie de tous les jours, puis son écriture ont été préfiguratives de son retour au Maroc à la fin des années 1980”, nous confie Sheena Chraïbi.
“S’il avait été là aujourd’hui, je pense qu’il aurait été le premier étonné de tous ces hommages”
Cette dernière s’implique aussi pleinement dans les préparatifs du centenaire de la naissance de Driss Chraïbi, qui aurait eu 100 ans en 2026 : “Nous espérons créer plusieurs manifestations culturelles, aussi bien en France qu’au Maroc, puisque son écriture a été une passerelle entre les deux rives de la Méditerranée. On pense à un colloque, une exposition, et pourquoi pas une caravane… L’important, c’est que sa mémoire reste vivante”, annonce-t-elle.
La mémoire de celui qui, de son vivant, a longtemps fui les hommages. Lors de la lecture croisée, un journaliste dans le public a évoqué une interview donnée par l’écrivain en 1999, en marge de l’Année du Maroc en France, lors de laquelle il l’avait interrogé sur son absence de la programmation officielle. “Quand l’officialisation me guette, je fais l’âne”, aurait répondu Driss Chraïbi.
“Ça ne l’empêchait pas d’être accueilli à Casablanca par une foule d’étudiants qui le portaient en triomphe. Mais s’il avait été là aujourd’hui, je pense qu’il aurait été le premier étonné de tous ces hommages”, s’amuse Sheena. Et de conclure, sur l’une de ses citations, extraite de Naissance à l’aube (éd. du Seuil, 1986) : “Donnez-moi plutôt ce qui demeure : des livres.”
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