Driss Kettani : “L’e-gov au Maroc souffre moins de technologie que d’un réel engagement politique”

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Alors que la stratégie “Maroc Digital 2030” tente de relancer le chantier e-gov en panne, Driss Kettani, universitaire et concepteur du projet pionnier eFez, livre un regard sans concession sur trente ans d’e-gov au Maroc. Un plaidoyer lucide pour une gouvernance digitale enfin efficace.

TelQuel : Quel regard portez-vous sur l’état actuel de l’e-gov au Maroc, à la lumière des avancées et des lacunes observées, et comment jugez-vous sa place ainsi que l’ambition réelle de la stratégie « Maroc Digital 2030 » ?

Driss Kettani, universitaire et concepteur du projet pionnier eFez.Crédit: DR

Driss Kettani : Je tiens à rappeler que la première stratégie d’e-Gouvernement au Maroc remonte au milieu des années 1990. Cela fait donc près de 30 ans que le pays s’est engagé à mettre en place un système transversal, avec pour objectifs l’amélioration du service public pour les citoyens, la modernisation de l’administration et le soutien au secteur privé via une réduction de la bureaucratie.

Sur le plan positif, des avancées notables ont été enregistrées, notamment dans le secteur des télécoms (réglementation, infrastructure, couverture, accessibilité) et dans le développement du marché des technologies de l’information (baisse des coûts, services privés innovants, etc).

Mais les lacunes restent profondes : plusieurs programmes structurants n’ont pas été concrétisés (état civil numérique, création d’entreprise en 24h, généralisation des portails de services en ligne, etc.). Les critiques sur la mauvaise gestion des budgets sont nombreuses, y compris de la part de la Cour des comptes. Le manque de données locales, la faible qualité des applications e-gov, l’absence d’évaluation des progrès et l’exclusion du monde rural restent problématiques.

À un niveau plus stratégique, les freins sont multiples : absence d’interopérabilité, manque de sécurité, défaut de mutualisation, standards inexistants, expérience utilisateur incohérente, absence de tiers de confiance. Le tout aggravé par un déficit de leadership politique et un manque de vision claire sur le rôle de l’e-gov dans la gouvernance.

Quant à la stratégie « Maroc Digital 2030 », lancée en 2024, elle ne marque pas de rupture. Conçue dans la précipitation, sans consultation sérieuse ni retour critique sur les stratégies précédentes, elle risque de répéter les mêmes erreurs. À ce stade, rien ne laisse présager un véritable changement de paradigme.

Fort de votre expérience avec le projet eFez, quelles leçons essentielles devraient, selon vous, guider les décideurs pour réussir le déploiement à grande échelle des initiatives prévues par la stratégie Maroc Digital 2030 ?

Les vrais problèmes qui freinent l’e-gov au Maroc ne sont pas d’ordre technologique ou économique, mais plutôt d’ordre socio-politique

Driss Kettani

Le principal enseignement qu’on peut tirer de cette expérience est que l’e-gov pour la bonne gouvernance est possible au Maroc, malgré de nombreuses difficultés rencontrées. Nous y proposons une démarche claire, une véritable carte de route, pour réussir un projet d’e-gov, basée sur l’implication des citoyens, l’identification de leurs besoins, et l’évaluation continue des retombées du système automatisé sur la bonne gouvernance.

Un message très important à retenir de cette expérience est que les vrais problèmes qui freinent l’e-gov au Maroc ne sont pas d’ordre technologique ou économique, mais plutôt d’ordre socio-politique.

Quels indicateurs permettraient, selon vous, d’évaluer efficacement les politiques publiques d’e-gov au Maroc, et comment impliquer concrètement les citoyens dans ce processus d’évaluation ?

Cette question est très compliquée, et on n’arrive pas encore, dans le monde entier, à identifier avec précision ces indicateurs. Néanmoins, dans le projet e-Fez, nous avons utilisé une méthode scientifique qui a fait ses preuves, et qui peut encore aujourd’hui — près de 20 ans après le déploiement ! — démontrer de manière précise comment le système d’e-gov que nous avons mis en place à Fès améliore, au quotidien, la bonne gouvernance en comparaison avec le mode traditionnel de livraison des services.

Cette méthode est décrite dans notre livre (disponible en arabe, en français et en anglais) et a été acclamée et primée par plusieurs organismes nationaux et internationaux œuvrant dans le domaine du développement. D’ailleurs, le citoyen est au cœur de cette méthode, et constitue la source principale qui alimente les indicateurs d’évaluation.

Quelle serait, selon vous, la priorité absolue à mettre en œuvre dès aujourd’hui pour renforcer l’efficacité et l’impact des projets d’e-gov au Maroc ?

La e-localisation : il s’agit de développer des applications, des données et des outils localisés (LADT), nécessaires aux Marocains dans leur vie quotidienne, que ce soit au travail ou pour les loisirs. Les LADT devraient être conçus en plusieurs langues utilisées au Maroc, y compris en darija et en tamazight. Ils doivent se concentrer sur, valoriser et capitaliser les traits sociaux et culturels communs des Marocains ainsi que leurs intérêts économiques.

Des exemples concrets de LADT incluraient la numérisation du patrimoine national, des interfaces adaptées aux spécificités régionales, des applications pour les souks (e-Souks), pour la gestion et l’exploitation des terres, pour les écoles, les hôpitaux, les mosquées, ainsi que pour la musique, les sons locaux, ou encore le sport. Le potentiel des LADT est immense au Maroc, et il est fort probable que leur impact — en termes d’usage, d’appropriation, de préparation, et de sensibilisation — soit encore plus important que celui des plateformes classiques.

Quelle idée centrale de votre ouvrage les décideurs marocains devraient-ils retenir en priorité pour réussir leur stratégie digitale et renforcer durablement la gouvernance publique ?

La première idée centrale de ce livre est de dépasser la simple logique d’automatisation pour intégrer l’e-gov comme un véritable levier de réforme et de développement dans notre pays, à tous les niveaux. L’e-gov doit ainsi être pensé, conçu et déployé dans une optique d’amélioration de la bonne gouvernance.

Il faut aller au-delà du cadre des stratégies nationales — qui, en réalité, n’engagent personne — et viser une intégration transversale de l’e-gov dans les programmes politiques, afin qu’il devienne un engagement politique formel et assumé.

Notre ouvrage accorde une importance particulière à l’évaluation de l’impact des systèmes d’e-gov sur la bonne gouvernance, en proposant des cadres méthodologiques permettant de mesurer objectivement les progrès accomplis en matière de transparence, d’efficacité administrative, de participation citoyenne et de redevabilité.

Propos recueillis par Rachid Jankari

Bio express : Du GPS à l’IA : le parcours d’un pionnier des technologies au service de la gouvernance

Pr. Driss Kettani est titulaire d’un doctorat en informatique de l’Université Laval (Canada), ainsi que de certificats universitaires en administration des affaires et en géomatique. Il a été l’un des pionniers du développement de systèmes de localisation GPS pour les flottes commerciales en Amérique du Nord, notamment lors de son mandat chez OCTOPUS Canada entre 1994 et 1997.

Par la suite, en tant que scientifique de la Défense au sein du ministère canadien de la Défense, il a développé une plateforme en temps réel à destination des équipes de recherche et de sauvetage en zones de combat, intégrant une interface intuitive et des techniques d’intelligence artificielle (IA) de raisonnement spatiotemporel.

Depuis 2000, le Pr. Kettani est professeur à l’Université Al Akhawayn, où il enseigne le génie logiciel, la géomatique, la programmation et l’intelligence artificielle. Ses travaux de recherche portent sur les systèmes de localisation GPS/GSM, l’IA appliquée et l’ingénierie logicielle. Il dirige plusieurs laboratoires de recherche internationaux, financés par des organismes nationaux, nord-américains et européens, axés sur l’IA au service du développement durable, avec un intérêt particulier pour l’administration électronique et la bonne gouvernance.

Auteur de nombreux ouvrages scientifiques, il a publié dans des revues et conférences internationales de renom. Expert reconnu, il collabore depuis 2012 avec les Nations Unies en tant que membre du groupe d’experts de l’enquête mondiale sur l’administration en ligne (E-Government Survey), et conseille régulièrement des organisations telles que l’UNESCO, la CEA, l’ESCWA, l’UNU ou encore le CAFRAD.

Ses contributions ont été distinguées par plusieurs prix, dont eMtiaz, Best Technology Project in MENA et TIGA. En tant que consultant international, il a collaboré avec plusieurs firmes spécialisées dans l’e-Government et les TIC pour le développement (ICT4D), notamment NRD (Norvège), C2D (Canada), Kerby LLP (USA) et Modelium (Canada). Ses missions portent principalement sur l’élaboration et l’évaluation de stratégies nationales d’e-Government dans divers pays africains et de la région MENA.