[Tribune] “Si jamais je t’oublie, Palestine !”

La question palestinienne reste toujours centrale et primordiale pour les peuples arabes, inscrite dans leur ADN politique, culturel et émotionnel. Elle peut être refoulée, mais jamais oubliée.

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Marche pour la Palestine à Rabat, début décembre 2023. Crédit: Rachid Tniouni / TelQuel

Dans son roman Les aventures extraordinaires de Saî’d le peptimiste, chef-d’œuvre littéraire sur la Nakba de 1948, l’écrivain palestinien Émile Habibi décrit une scène où une mère et son enfant sont contraints de quitter leur village au nord de la Palestine, sur les ordres d’un gouverneur israélien. Ce dernier les accompagne jusqu’aux frontières avec le Liban et leur demande de ne plus revenir à leur terre natale.

Les aventures extraordinaires de Saî’d le peptimiste, d’Émile Habibi, 1987.

La mère et son enfant se mettent alors à marcher vers le nord quand un phénomène étrange se produit : en avançant vers leur exil, les ombres des deux Palestiniens s’amplifient et deviennent gigantesques au point de couvrir toutes les plaines et montagnes de la région, enveloppant même le gouverneur israélien qui s’interrogeait stupéfait : “Mais pourquoi ne disparaissent-ils pas ?!

Soixante-quinze ans plus tard, les Israéliens, ainsi que d’autres, continuent de se poser la même question en se demandant pourquoi la question palestinienne est si inexpugnable à l’oubli.

Depuis le début de la guerre à Gaza, on lit et on écoute des commentaires, notamment dans les médias occidentaux, s’interrogeant sur les raisons de l’enracinement et de la permanence de la question palestinienne dans l’imaginaire collectif arabe. Certains pensaient que cette question était uniquement un instrument politique aux mains des régimes arabes et que les accords d’Abraham suffiraient pour éteindre la flamme des sentiments propalestiniens dans les eaux glacées des intérêts économiques et stratégiques miroités par la normalisation des relations avec Israël.

On estimait également que la question palestinienne avait perdu de sa centralité, de sa capacité à embraser les cœurs et les esprits et que ses images dramatiques faisaient désormais partie de la routine médiatique et des informations auxquelles l’on prête une oreille distraite et mollement compatissante. L’auteur de ces lignes a commis l’erreur d’adopter cette analyse, mais les événements du quartier Cheikh Jarrah en 2021 et l’onde de choc qu’ils ont provoquée lui ont prouvé son erreur d’appréciation, tandis que la guerre à Gaza a démontré l’inanité totale de cette lecture.

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La question palestinienne reste toujours centrale et primordiale pour les peuples arabes, inscrite dans leur ADN politique, culturel et émotionnel. Elle peut être refoulée, mais jamais oubliée. La brutalité et l’arrogance d’Israël finissent toujours par réveiller ces sentiments et les faire découvrir et léguer à de nouvelles générations.

Derrière cette permanence et résistance à l’oubli réside — quoi que l’on dise — une communauté de langue, de culture et de religion. Des liens qui expliquent l’utilisation et même l’exploitation de la question palestinienne par des tendances idéologiques différentes, allant de la gauche nationaliste et laïque aux mouvements islamistes. La colonisation israélienne, l’hubris militaire de l’État hébreu et les images d’humiliation et d’injustice subies par les Palestiniens ont nourri également cet imaginaire collectif arabe et l’ont façonné.

Mais le grand miracle palestinien, et qui expliquerait cette permanence et résistance à l’oubli, c’est d’avoir réussi à faire de la Palestine un territoire symbolique et imaginaire chez les peuples arabes. Il ne s’agit pas seulement d’un pays physique et réel, victime de la colonisation et de l’épuration ethnique, mais d’une “géographie mentale” constituée de mots, d’images, d’icônes, de chants et de couleurs qui résonnent dans les esprits de millions de personnes dans le monde arabe.

Mahmoud Darwish expliquait souvent que son objectif, et celui d’autres écrivains palestiniens, était d’être “le poète de Troie”. Ils racontaient eux-mêmes leur histoire et leur drame, plutôt que de laisser leurs adversaires le faire, à l’instar des Grecs avec les Troyens, dont ils ont détruit la ville ainsi que la mémoire.

Culture et résonances

Grâce à la poésie, à la littérature, à la musique et au cinéma, les Palestiniens — ainsi que d’autres intellectuels et artistes arabes — ont réussi à inscrire durablement la question palestinienne dans l’imaginaire collectif arabe. Ainsi, au Maroc par exemple, des générations entières connaissent par cœur “Zahrat Al Mada’en”, la chanson de Fairouz interprétée au lendemain de la guerre de 67 et promettant le retour des Palestiniens à Jérusalem ; les poèmes de Mahmoud Darwish sont enseignés et appris dans les écoles ; les chants de Marcel Khalifa célébrant la résistance palestinienne font partie de la tradition militante marocaine et résonnent dans tous les meetings politiques ; les romans de Ghassan Kanafani — le charismatique écrivain et dirigeant palestinien assassiné par les Israéliens — sont des best-sellers et sont programmés depuis des décennies dans les manuels scolaires marocains… On pourrait multiplier les exemples de cette présence, valables pour les autres pays arabes. Aucune autre cause ne peut prétendre à une telle résonance et à une telle empreinte dans les esprits et les âmes des gens de cette partie du monde.

Les Palestiniens ont réussi le même exploit que les Juifs en exil durant des siècles : lutter contre l’oubli et contre l’effacement de la mémoire. Dans son livre Israel. A Concise History of a Nation Reborn, l’écrivain israélien Daniel Gordis décrit comment la poésie, la littérature et les chants ont joué un rôle important dans le maintien de l’idée du retour à “la terre promise” et ont nourri, au XIXe siècle, le projet sioniste.

Les Palestiniens, dans une étonnante symétrie avec l’histoire de leurs oppresseurs, sont parvenus à garder vivante la mémoire de leur terre et de leur peuple, au-delà des territoires occupés. Résister à l’oubli est finalement la plus grande victoire des Palestiniens et la plus cuisante défaite pour les Israéliens.