Visas pour la France : “Aujourd’hui, nous avons la consigne de refuser 70 à 80% des dossiers”

Alors que la France restreint de plus en plus l’accès à son territoire aux ressortissants marocains, l’indignation monte. Témoignages.

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Plus que de la lassitude, la décision française de restreindre drastiquement l’octroi de visas génère aujourd’hui, chez nombre de Marocains, un rejet de la France. Crédit: FADEL SENNA / AFP

Je n’ai pas pu assister au mariage de mon frère. Je ne compte plus remettre les pieds en France pour un bout de temps après ça”. Sur Twitter, les commentaires se suivent et se ressemblent. En cause, les refus quasi systématiques d’octroi de visa français pour les ressortissants marocains depuis la réouverture des frontières, le 7 février dernier.

Malgré les démarches parfois coûteuses et les délais interminables, de nombreux Marocains se voient obligés de refaire une demande, ou de passer par d’autres pays de l’espace Schengen pour arriver dans l’Hexagone.

La décision française de réduire de 50% l’octroi de visas aux Marocains et Algériens et de 30% aux Tunisiens avait pourtant été annoncée quelques mois plus tôt par les autorités françaises, qui reprochent aux trois pays du Maghreb de ne pas rapatrier leurs ressortissants en situation irrégulière, ainsi que certains migrants ayant transité par leur territoire.

Ciblant initialement les “milieux dirigeants”, la décision française s’est pourtant étendue à l’ensemble des couches de la population : professionnels, parents, touristes, artistes… Faisant ainsi succéder à l’impuissance une franche colère, voire un rejet de la France.

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Décision drastique

D’après les données du ministère de l’Intérieur français, l’octroi des visas aux ressortissants marocains aurait essuyé une baisse de 29,6%, contre 13,1% pour les Algériens et 6,9% pour les Tunisiens entre 2020 et 2021.

En comparaison, le nombre de visas accordés aux Saoudiens a augmenté de 328,1% (voir infographie). Des chiffres peu étonnants au vu de la mesure annoncée le 28 septembre 2021.

C’est une décision drastique, c’est une décision inédite, mais c’est une décision rendue nécessaire par le fait que ces pays n’acceptent pas de reprendre des ressortissants que nous ne souhaitons pas et ne pouvons pas garder en France”, commentait Gabriel Attal, alors porte-parole du gouvernement français, sur l’antenne d’Europe 1, le jour de l’annonce des restrictions de visas pour les trois pays du Maghreb.

Ainsi, pour le Maroc, sur les 3301 personnes sous le coup d’une “obligation de quitter le territoire français” (OQTF), seuls 138 laissez-passer consulaires – titres de voyage de courte durée destinés aux personnes ne disposant pas de passeport pour leur permettre de regagner leur pays d’origine – auraient été délivrés, d’après les chiffres français.

En septembre 2021, justement, le ministère de l’Intérieur français répondait à TelQuel sur la restriction de visas à l’encontre des Marocains : “Ces mesures sont d’application immédiate, mais elles sont progressives et réversibles. Cela veut dire que si nous devons aller plus loin, nous irons plus loin”.

Et de poursuivre : “C’est pourquoi nos consulats s’efforceront de préserver les publics prioritaires (les étudiants, les voyages d’affaires, passeports talents, travailleurs qualifiés, etc.). Nous viserons en priorité les milieux dirigeants, qui sont les premiers responsables de cette situation”.

Quelques mois plus tard, la France est bien allée “plus loin”, et ne sont plus visés uniquement les “milieux dirigeants”, mais également les médecins souhaitant se rendre à des congrès, les chefs d’entreprises, les artistes dont les expositions ont été prévues de longue date, les personnes souhaitant rendre visite à leur famille…

La France reproche au Maghreb de ne pas rapatrier ses ressortissants en situation irrégulière. “Nous viserons en priorité les milieux dirigeants, qui sont les premiers responsables de cette situation”, déclarait en 2021 le ministère de l’Intérieur français à TelQuel.Crédit: Denis Charlet / AFP

-80%

“C’était 50% de réduction d’octroi de visas lors de l’annonce en septembre, aujourd’hui, nous avons la consigne de refuser 70 à 80% des dossiers”

“C’était 50% de réduction d’octroi de visas lors de l’annonce en septembre, aujourd’hui, nous avons la consigne de refuser 70 à 80% des dossiers”, révèle une source consulaire qui insiste sur l’épuisement des équipes : “On n’en peut plus de refuser de bons dossiers, c’est tout simplement injuste, mais on n’a pas notre mot à dire”.

Une consigne bien ressentie par les ressortissants marocains demandeurs de visas, à l’instar de Mohamed Bennani, président de la SMO (Société Marocaine d’Ophtalmologie), dont des membres n’ont pas pu assister au Congrès annuel de la Société Française d’Ophtalmologie, du 7 au 9 mai dernier, faute de visas : “Nous y allons chaque année et c’est la première fois que l’on essuie un tel refus, sans motif”, déplore le médecin, qui précise que tous les dossiers étaient “bien entendu complets, avec tous les documents demandés”.

Dans un courrier adressé à son homologue française et consulté par TelQuel, la SMO se désole d’un “refus d’autant plus incompréhensible qu’il touche des confrères installés depuis des années dans le secteur privé, des internes, des chefs de clinique, des professeurs universitaires et des chefs de service de CHU. Nombreux sont ceux parmi eux qui ont payé leurs cotisations ou qui ont soumis des travaux scientifiques”.

“C’est du jamais vu, et c’est surtout contre-productif, car là, on parle aussi d’échanges commerciaux qui sont mis en danger”

Même sidération du côté de nombreux chefs d’entreprise, eux aussi touchés par ces restrictions. “C’est du jamais vu, et c’est surtout contre-productif, car là, on parle aussi d’échanges commerciaux qui sont mis en danger”, relève une dirigeante marocaine.

Un discours entendu également lors de la rencontre entre la candidate LREM pour les prochaines législatives françaises, Elisabeth Moreno, et un groupe de dirigeants marocains, le 24 mai à l’Hôtel Casablanca.

“On parle de personnes qui ont toutes les garanties, qui ont leur entreprise ou leur cabinet, qui sont bien installées au Maroc, ça n’a aucun sens de leur refuser un visa touristique”

Une source consulaire

De nombreuses voix se sont élevées contre une mesure jugée “absurde” et “injuste” pour des dirigeants empêchés d’honorer leurs rendez-vous d’affaires depuis la réouverture des frontières, à l’instar de l’un des hauts cadres de la CGEM, qui a glissé un mot à la candidate pour qu’elle intervienne dans son dossier.

Lui aussi s’est vu refuser le “précieux” sésame pour Paris, tout comme une haute délégation de l’OCP, attendue pour le salon VivaTech, qui se tiendra du 15 au 18 juin. Un gros frein pour le business. Notre source consulaire n’en revient d’ailleurs pas : “On parle de personnes qui ont toutes les garanties, qui ont leur entreprise ou leur cabinet, qui sont bien installées au Maroc, ça n’a aucun sens de leur refuser un visa touristique”.

Incompréhension

Pourtant, les démarches sont nombreuses, pénibles. “On nous demande la réservation de l’hôtel, un justificatif du motif de voyage et même notre relevé bancaire, s’indigne Zineb, Casablancaise travaillant dans la finance. On paye 800 dirhams, sans compter les frais annexes, on attend trois mois, tout ça pour essuyer un refus sans motif !”. La jeune femme n’a pas pu se rendre à Paris en mai pour un événement de travail.

Nabil Qerjij, réalisateur, est dans la même situation : “J’ai perdu beaucoup de temps, mais j’ai aussi perdu des contrats parce que je n’ai pas pu me rendre sur place pour les tournages. Le motif, c’est que les informations que j’ai données n’étaient pas assez fiables pour qu’ils me donnent le visa. Je ne comprends pas ce que ça veut dire, puisque tous les justificatifs étaient dans mon dossier”.

Une incompréhension qui le pousse à réenvisager sa prochaine demande de visa : “J’hésite à faire un dossier pour un visa espagnol ou italien, parce que j’ai un job que je ne peux pas rater en septembre”.

“Tous les gens autour de moi ont eu des refus pour la France, donc je pense que ce n’est même pas la peine d’essayer. J’ai déposé une demande pour un visa espagnol”

Comme lui, de nombreux Marocains ne tentent même plus de passer par les consulats français. “Tous les gens autour de moi ont eu des refus pour la France, donc je pense que ce n’est même pas la peine d’essayer. J’ai déposé une demande pour un visa espagnol”, explique Rania, elle aussi salariée dans la finance.

Et de préciser que, dans le cas où elle l’obtiendrait, il lui faudra obligatoirement transiter par l’Espagne si elle souhaite ensuite rejoindre un autre pays de l’espace Schengen. En attente de rendez-vous, la jeune femme a hésité à passer par un intermédiaire. Ces derniers promettent d’obtenir un rendez-vous plus rapidement, en monopolisant les créneaux sur la plateforme TLS, prestataire des consulats, puis en les revendant pour des sommes allant de 600 à 1800 dirhams.

Une activité illégale, qui donne du fil à retordre aux consulats : “C’est une mafia, ils arnaquent les demandeurs de visas parce qu’ils ne peuvent pas leur assurer d’avoir un rendez-vous, en plus de bloquer tout le système”, soulève notre source. “Vous voyez jusqu’où on en arrive, juste pour aller voir de la famille ou se rendre à un rendez-vous de travail ?”, souffle Rania, dépitée.

Des “intermédiaires” monopolisent les créneaux de rendez-vous sur la plateforme TLS, prestataire des consulats, puis les revendent aux demandeurs de visas pour des sommes allant de 600 à 1800 dirhams.Crédit: DR

Perte d’influence

À long terme, cette politique va continuer à creuser la distance que la société marocaine prend avec la France puisqu’elle vise ses derniers relais au Maroc”

Mehdi Alioua, sociologue spécialiste des migrations

Des situations humiliantes qui génèrent aujourd’hui, plus que de la lassitude, un rejet de la France. Pour le sociologue spécialiste des migrations, Mehdi Alioua, cette “politique discriminatoire de la France” aura des conséquences : “Si elle va vraiment, dans un premier temps, embêter les Marocains, à long terme, cette politique va continuer à creuser la distance que la société marocaine prend avec la France puisqu’elle vise ses derniers relais au Maroc”. Le spécialiste ajoute que “ces catégories supérieures francophones vont se tourner vers d’autres pays”.

C’est d’ailleurs déjà le cas pour certains professionnels, qui réévaluent leurs partenariats avec leurs homologues français, à l’instar du Dr Bennani : “Dans notre grande majorité, nous sommes francophones et francophiles, mais aujourd’hui, toutes les pistes de réflexion sont sur la table. Nous pensons sérieusement à d’autres partenariats dès l’année prochaine”.

“Maintenant les vacances, c’est en Espagne, au Portugal ou en Italie”

Plus parlant encore, toutes les personnes interrogées par TelQuel ne prévoient plus d’aller en France qu’en cas de nécessité. Rania est catégorique : “Maintenant les vacances, c’est en Espagne, au Portugal ou en Italie”. Et de conclure, amère : “Pourquoi j’irais dépenser mon argent dans un pays qui ne veut pas de moi ?”.