Dette publique et impérialisme au Maroc (Ep.1) : aux origines du mal

Le Maroc a été colonisé, “mis sous protectorat” pour utiliser des termes plus diplomatiques, bien avant 1912. Adam Barbe, auteur de “Dette publique et impérialisme au Maroc 1856-1956”, s’emploie à démonter les mécanismes qui ont conduit le Maroc à céder sans équivoque sa souveraineté à la France et l’Espagne, qui n’ont pas eu à sortir les canons pour s’y installer.

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Durant le ramadan, TelQuel vous propose des extraits de ce livre passionnant, préfacé par l’économiste Thomas Piketty.

Contrairement à l’Algérie, le Maroc n’a pas été conquis par les armes. Le traité du protectorat de 1912 n’a fait qu’officialiser la perte de souveraineté du royaume sur ses territoires.

Vivotant grâce aux impôts traditionnels que versaient les populations, soit en achour, en jezya, naiba ou autre, sans aucune contrainte de paiement ni de sanctions, l’empire chérifien ne pouvait plus faire face à ses dépenses. Les puissances coloniales sont à l’affût, et ont la solution : la dette.

«Dette publique et impérialisme au Maroc (1856-1956)»

Adam Barbe

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Épisode 1 : aux origines du mal

“Au XIXe siècle, l’administration fiscale traditionnelle du Maroc est brutalement confrontée à l’Europe, qui met à l’épreuve son fragile équilibre financier. À cette époque, l’État se finance principalement par des impôts directs traditionnels, la fiscalité indirecte n’étant introduite que progressivement. Les impôts directs sont souvent de nature religieuse. La zakat, littéralement “purification”, est considérée comme une forme d’“aumône légale”. Il s’agit d’une obligation religieuse, le troisième des cinq piliers de l’islam, chaque musulman devant verser une somme pour manifester sa solidarité avec sa communauté. La zakat n’est toutefois pas dotée de mécanismes de recouvrement contraignant. L’achour cible les revenus agricoles, en taxant le produit des récoltes et des fruits à hauteur de 10 %. Le dernier impôt est un impôt foncier, la naiba, dû par les tribus qui ne participaient pas au service militaire. Il faut également mentionner la jezya, ou “capitation”, qui est l’impôt versé par les non-musulmans pour bénéficier de la protection du Sultan.”

“Le fonctionnement du système fiscal marocain s’explique par la nature du pouvoir politique. Le féodalisme qui caractérise l’exercice du pouvoir sultanien fournit une clé d’explication au manque de résilience du pouvoir marocain face à l’expansionnisme européen. Sa modélisation classique en sciences politiques renvoie au cadre théorique bâti par Ibn Khaldoun. Ce modèle se fonde sur l’assabiya, à savoir la “solidarité tribale” : le pouvoir politique à la tête de l’État est exercé par une tribu qui l’a conquis. Ce groupe monopolise les structures gouvernementales et demeure sociologiquement distinct de la capitale qu’il occupe. La force de la tribu dominante, due à son nomadisme et à sa puissance guerrière, s’étiole une fois qu’elle se sédentarise dans la capitale. Elle ne conserve alors son pouvoir que jusqu’à ce qu’une tribu surpasse sa puissance militaire et la renverse.”

“La crise monétaire marocaine qui accompagne tout accroissement du déficit commercial se poursuit. De fait, les pièces frappées sous les règnes de Hassan Ier et la régence de Ba Ahmed avaient en grande partie disparu. Au mois de février 1902, le Makhzen, décidé à résoudre cette crise monétaire, prend l’initiative ambitieuse de frapper près de 300.000 kilogrammes d’argent en Europe, alors que seuls 40.000 étaient envisagés initialement. Le choix de frapper une telle quantité d’argent procédait d’une réaction logique : il s’agissait de s’assurer qu’un montant suffisamment important de pièces de monnaie demeure au sein du territoire marocain. L’introduction d’une telle quantité de numéraires ne pouvait néanmoins se dérouler sans heurts. Avant même que l’ensemble des pièces ne soit frappé, la nouvelle monnaie se dépréciait lourdement : l’introduction trop rapide d’une grande quantité de monnaie lui avait fait perdre sa valeur.”

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Dette publique et impérialisme au Maroc, de Adam Barbe, préface de Thomas Piketty, Editions La Croisée des chemins (2020) 

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