Les dessous de la brouille diplomatique Maroc-France

Les diplomaties des deux pays tentent de panser un an de brouille, en mettant en place l'immunité pour les officiels marocains sur le sol français.

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Si la dégradation des relations entre Rabat et Paris a éclaté au grand jour le 20 février 2014, lorsque Abdellatif Hammouchi, directeur de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), a fait l’objet d’une tentative d’interpellation policière à la résidence où loge Chakib Benmoussa ambassadeur du Maroc en France à Paris, dans le cadre de poursuites judiciaires pour complicité de torture, tous les soubresauts de cette relation tumultueuse n’ont pas forcément été révélés au grand public.

Mais certains des câbles diplomatiques confidentiels, récupérés et publiés par le « hacktiviste » Chris Coleman (dont l’authenticité, n’a, rappelons-le, pas été démentie par le gouvernement marocain) permettent d’en savoir un peu plus sur la relation franco-marocaine.

Quand le Maroc invitait Laurent Fabius au Comité Al-Qods

Premier enseignement : cette dégradation a été réellement rapide. Dans une note confidentielle du 10 janvier 2014, écrite par Riad Ramzi, alors n°2 de l’ambassade marocaine à Paris, on constate l’excellent état de la relation bilatérale (voir document ci-dessous).

Dans ce document, on apprend ainsi qu’une visite d’État du roi est prévue en France dans le courant de l’année 2014. Les diplomates français ont même alors souligné à leurs homologues le « grand intérêt accordé par le président français à la réussite de la visite d’État de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en France, au cours de l’année 2014 », proposant de la fixer en automne, pour coïncider « avec l’inauguration des expositions consacrées au Maroc par le Musée du Louvre et l’Institut du Monde Arabe ». En assurant même Mohammed VI de l’inviter par ailleurs aux célébrations de la fête nationale (le 14 juillet) et du débarquement allié en Provence (le 15 août).

Mais le protocole n’est pas le seul indicateur de la bonne santé des relations maroco-françaises. Le compte-rendu de cette réunion avec des hauts diplomates français permet de voir comment Paris épaule Rabat dans le dossier du Sahara :

Le conseiller du président français a recommandé de faire acter dans un rapport d’une agence spécialisée de l’ONU, les réalisations du Maroc en matière des droits de l’Homme. Une invitation à la Haut-commissaire des Nations unies aux droits, Mme Navanthem Pillay, a été évoquée.

Et de fait l’approche recommandée par le conseiller du président français sur le dossier du Sahara a été suivie par la diplomatie marocaine, comme Telquel.ma le décrivait précédemment au sujet de la relation bilatérale avec les États-Unis. Et la Haut-commissaire Navy Pillay s’est effectivement rendue au Maroc en mai dernier.

Il y a un an, le Maroc aussi faisait des propositions à la France comme pour mieux lui démontrer sa solidarité. On découvre ainsi que Rabat avait proposé à Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, de prendre part aux travaux du Comité Al Qods. Offre déclinée, faute d’ « output réel » à cette rencontre, mais qui témoigne de la chaleur des liens d’alors.

En juin, la réconciliation loupée

De février à avril, la dégradation des relations entre les deux pays a été aussi rapide qu’intense : le Maroc a décidé le 26 février la suspension de la coopération judiciaire bilatérale, Salaheddine Mezouar a été fouillé le 26 mars à l’aéroport en arrivant en France…

Le 12 juillet, la décision du Quai d’Orsay d’appeler ses ressortissants au Maroc à la vigilance face au risque terroriste envenime encore la relation, déjà passablement détériorée, en causant 1 500 annulations ou reports de voyages en 3 jours.

Mais le mois de juin a connu également une crise feutrée, qui n’est pas sortie des sphères diplomatiques avant le grand déballage de Chris Coleman. La réception, le 12 juin, au ministère des Affaires étrangères, de la délégation de l’Union africaine, dépêchée par la présidente de la commission de l’UA, Nkosazana Dlamini-Zuma, a encore ravivé les tensions.

Car le Maroc considère l’UA, où siège le Polisario, comme une ennemie, et avait demandé à la France de ne pas en recevoir de délégation, considérant que discuter de la résolution du dossier du Sahara dans le cadre de l’UA lui porterait préjudice. Le 10 janvier 2014, la note confidentielle rédigée par Riad Ramzi indique que Jean-François Girault, directeur d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient du ministère français des Affaires étrangères, « a indiqué que les responsables français sont « très attentifs » vis-à-vis des initiatives de la présidente de la Commission de l’Union africaine, Mme Nkosazana Dlamini-Zuma », rajoutant que « la France veillera à la pérennité du processus engagé au sein des Nations unies et à éviter d’éventuelles « perturbations » de la mission de l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara, M. Christopher Ross ».

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A tel point que la France a dû s’en expliquer devant le Maroc. Chakib Benmoussa, ambassadeur du Maroc en France, a ainsi envoyé le 20 juin 2014, soit 8 jours après cette réception perçue comme un trahison, une note confidentielle, rédigée après qu’il se soit entretenu avec Bénédicte de Villardi de Montlaur, sous-directeur Afrique du Nord au ministère des Affaires étrangères français. La réaction française a été de minimiser l’impact de cette réception, en mettant en avant « la qualité du président de la délégation, en l’occurrence M. Joaquim Chissano, ancien président du Mozambique », expliquant que « la France ne pouvait pas lui refuser un entretien », et assurant l’avoir reçu avec le plus bas niveau protocolaire possible :

« Contrairement à d’autres pays membres du groupe des amis [en référence aux pays soutenant l’autodétermination du Sahara, ndlr]  », la délégation a été reçue au niveau le plus bas possible à savoir par la directrice adjointe des Affaires africaines, dont les attributions portent sur les affaires africaines mais ne concernent pas la question du Sahara.

Epargner au Maroc les ennuis de la justice française

Le 24 juin, Chakib Benmoussa rencontre Stéphane Romatet, conseiller diplomatique du Premier ministre français Manuel Valls. Le lendemain, il en envoie à Salaheddine Mezouar un compte-rendu confidentiel. On y apprend que c’est Manuel Valls qui se pose en acteur de la réconciliation (devant le président français François Hollande, en insinuant avoir plus de marge de manœuvres). Le chef du gouvernement français travaille à « établir un nouveau cadre de discussions, porté par une autorité forte et symbolique, à l’instar du Premier ministre » et qui explore « des réponses compatibles avec la constitution française de façon à protéger la relation bilatérale et organiser les compétences entre les deux justices lorsqu’il y a chevauchement sans donner l’impression qu’une justice peut se prétendre plus compétente ou supérieure à l’autre ». En clair : permettre aux relations maroco-françaises de se dérouler à l’abri des immixtions des juges d’instruction français et éviter ainsi que le précédent Hammouchi ne se reproduise.

A noter que cette rencontre intervient quatre jours seulement après la plainte déposée par Mustapha Adib contre une trentaine de responsables marocains pour torture, dont le général Abdelaziz Bennani et le roi Mohammed VI. Cet incident, Chakib Benmoussa n’a pas manqué de l’évoquer dans son entretien avec Stéphane Romatet, comme le révèle son compte-rendu :

J’ai illustré mes propos à travers le récent incident causé par le dénommé Adib, qui, après le dépôt de plainte par la famille du général, a lui-même porté plainte pour torture contre des responsables marocains et a pu à ce titre bénéficier d’une couverture médiatique élevée, notamment auprès de la télévision publique (France 24).

Cette réunion précède d’un mois la déclaration publique de Manuel Valls invitant, le 30 juillet 2014, à clore les turbulences avec le Maroc.

Ce 20 janvier, alors que Salaheddine Mezouar est sur le point d’arriver en France pour une visite d’une semaine, l’agence Reuters révèle justement que le Maroc conditionne le rétablissement de la coopération judiciaire entre les deux pays à la mise en place d’une immunité pour tous les responsables du royaume sur le sol français.

Un projet qui n’était au mois de juin qu’exposé comme piste de travail, et qui semble donc en passe d’aboutir.

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