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Hirak: les dessous de la condamnation d'un jeune de 19 ans à 20 ans de prison

Crédit : AFP
Hirak: les dessous de la condamnation d'un jeune de 19 ans à 20 ans de prison
septembre 08
11:21 2017
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Le 29 août, Jamal Oulad Abdennabi, 19 ans, a été condamné à vingt ans de prison pour sa participation aux émeutes du 26 mars. Comment expliquer un tel verdict, l’un des plus lourds depuis le début des mouvements de contestation dans le Rif ? Zoom sur les dessous de cette affaire.

Beni Bouayach, fin de matinée. Abderrahman Oulad Abdennabi nous accueille dans son modeste magasin de prêt-à-porter au complexe commercial flambant neuf du village rifain. L’homme au visage creux et fermé est le père de Jamal, jeune de 19 ans qui a écopé de vingt ans de prison pour avoir pris part aux émeutes du 26 mars. Ces échauffourées qui se sont déroulées entre Imzouren et Beni Bouayach se sont soldées par plusieurs blessés dans l’incendie d’une résidence et de quatre véhicules de police.

Sur Internet, des vidéos de l’incendie circulent. On y voit des policiers quitter précipitamment le toit d’un bâtiment en feu à l’aide d’une corde, sous les yeux d’un groupe de jeunes qui leur jettent des projectiles depuis la route qui relie les deux communes. Les salutations d’usage passées, le père du jeune condamné se confie, tremblant et confus.

Bien que le commerçant clame l’innocence de son fils dans cette affaire, de lourdes charges pèsent contre lui : "Mise à feu volontaire d’un bien d’autrui, entrave à la circulation en mettant des barricades, désobéissance et rassemblement armé dans le but de détruire des moyens de transport et des biens publics en utilisant la force et des engins inflammables".

Et plus encore : "Agression des éléments des forces de l’ordre dans l’exercice de leur fonction, leur causant des blessures, ainsi que la participation à des manifestations non autorisées."

Un PV accablant

Arrêté le 21 juin en fin de matinée chez lui à Beni Bouayach, Jamal Oulad Abdennabi a reconnu les faits dans son procès verbal, mais s’est rétracté par la suite. Au cours de son interrogatoire, le jeune homme fait des aveux accablants sur le fameux incident du 26 mars sans pour autant en préciser la date, ni donner de détails précis.

"Fin mars de cette année, j’ai participé aux côtés de mes amis à une marche de protestation lancée par un mouvement estudiantin et qui devait initialement être menée jusqu’à Al Hoceïma. Sauf qu’on est revenus vers Beni Bouayach où j’ai participé, aux côtés d’autres jeunes, à l’agression des forces de l’ordre en leur jetant des pierres et en mettant le feu à une résidence ainsi qu’à des voitures de police", peut-on lire dans le PV de trois pages dont TelQuel détient une copie.

"J’ai participé à l’entrave de la voie publique et à la mise en place de barricades avec des pierres au niveau de la route principale entre Imzouren et Beni Bouayach. J’ai participé à la mise à feu de plusieurs pneus au même endroit", poursuit le document dans un langage très technique. Jamal affirme aussi avoir pris part aux manifestations du Hirak : "Depuis un moment, je participe aux manifestations et sit-in de protestations à Beni Bouayach, Imzouren et Al Hoceïma, car je n’ai pas de travail fixe et parce que mes voisins et amis y participent".

Le jeune homme aux nombreux antécédents judiciaires— "constitution de bande criminelle et vol de nuit" en octobre 2014, "harcèlement, violence et insulte" en mars 2016, "violence à l’arme blanche" en juillet 2016, liste notamment la police judiciaire — assure dans le PV qu’après cet incident, il a continué à participer aux manifestations organisées à Beni Bouayach, Imzouren et Al Hoceïma.

"En réponse à l’emprisonnement de Nasser Zafzafi et de mon voisin Mohamed Jelloul, j’ai convenu avec un groupe de jeunes de continuer à répondre à l’appel à manifester, spécialement aux manifestations organisées la nuit, dans le but de détruire des moyens de transport et des biens publics en usant de la force et aussi dans le but de porter atteinte aux forces de l’ordre, ce qui était le cas fin mai", peut-on encore lire dans le PV.

Il ajoute : "Aux côtés d’autres personnes, nous avons provoqué la confrontation avec les forces de l’ordre, nous les avons soumises à la violence en leur jetant des pierres de différents calibres afin de couper la route et entraver l’arrivée des estafettes de police (…)".

Au cours des échauffourées qui ont opposé des jeunes de Beni Bouayach et Imzouren aux forces de l’ordre, Jamal atteste, toujours selon le même document, que "quelquefois, nous avons usé d’engins inflammables et explosifs en mettant de l’acide et des morceaux de papier d’aluminium dans des bouteilles dans le but d’atteindre le maximum d’éléments des forces de l’ordre."

La famille conteste

Un de ses frères, qui a requis l’anonymat "par crainte de représailles", conteste cette version des faits. "Arrivé au commissariat, on lui a demandé de signer un procès-verbal préalablement rédigé. Mon frère, parlant uniquement le tarifit — il a quitté l’école à la sixième année du primaire —, n’a pas pu le lire. Dans le feu de l’action, il a signé le document, car les policiers lui assuraient que mon père viendrait le chercher plus tard", nous explique-t-il.

Choqué, le père de Jamal Abderrahman Oulad Abdennabi crie à l'innocence de son fils. Crédit: T. Savage/ TelQuel

Choqué, Abderrahman Oulad Abdennabi, le père de Jamal, crie à l'innocence de son fils. Crédit: T. Savage/ TelQuel

Cette information n’a pas été confirmée par son avocat, Abdennour Adbib : "Je n’étais pas son avocat à l’époque, je ne peux donc m’avancer sur ce point précis. Ni moi ni sa famille n’étions présents ce jour-là avec lui." Mais de noter qu’"il est vrai que le PV est assez sommaire et manque de précision. Mettons qu’il ait avoué des crimes, où, quand, comment et à l’aide de qui aurait-il mis le feu?". Le procès verbal note, par ailleurs, que le prévenu "ne maîtrise pas très bien la lecture et l’écriture".

Présenté devant le Parquet général près la Cour d’appel d’Al Hoceïma le 22 juin, Jamal Oulad Abdennabi présente une autre version des faits. Si le jeune homme réaffirme avoir participé aux manifestations du Hirak "depuis un moment", il nie toutes les autres accusations dont "la mise à feu de la résidence de la police ou de leurs moyens de transport", peut-on lire dans un procès verbal daté du 22 juin et signé par le substitut du procureur général.

Ce n’est pas moi, c’est l’autre

Devant le juge d’instruction près la Cour d’appel, Jamal révise encore ses propos et "nie avoir participé à des manifestations ou protestations. Il nie avoir mis le feu à un bâtiment ou à des véhicules de transport et dit ne pas avoir mis de barricades sur la voie publique", affirme l’ordonnance de renvoi du juge d’instruction, dont TelQuel détient une copie.

Jamal Oulad Abdennabi nie, au cours de l’enquête approfondie, les accusations contre lui ajoutant que "la police a inclus [son] nom dans cette affaire", selon le même document. L’enquête d’instruction prend fin le 12 juillet. Le lendemain, le Parquet général requiert la poursuite du jeune homme de Beni Bouayach pour toutes les charges dont il est accusé.

Le 17 juillet, la décision de renvoi à la chambre criminelle est émise par le juge d’instruction : Jamal Oulad Abdennabi est poursuivi en vertu des articles 580, 591, 267, 595, 303, 303 bis, 300, 301 et 302 du Code pénal ainsi que l’article 14 du dahir 15-11-1958 relatif aux rassemblements publics. Il encourt jusqu’à la peine de mort.

Dans l’ordonnance de renvoi, le juge d’instruction justifie sa décision en reprenant les termes du PV initial : "Parmi les faits avérés, selon le PV de la police judiciaire, la ville de Beni Bouayach a connu des manifestations qui se sont transformées en émeutes et des opérations de jets de pierres à l’encontre de la police et  des forces de l’ordre. [...] Plusieurs voitures et transports de différents volumes ont été gravement endommagés suite aux jets de pierres et à l’incendie de certains des véhicules. Un bâtiment a été également incendié." Puis ajoute : "L’accusé a reconnu en détail ce qui lui a été reproché dans un premier temps. Et le fait qu’il ait nié au cours de l’enquête n’est qu’une tentative de se dédouaner de ses responsabilités", écrit le juge d’instruction. Cette responsabilité, selon le magistrat, est étayée par un témoin cité dans le document.

Un témoin unique qui se rétracte

Comme le souligne la décision de renvoi du juge d’instruction, ce témoin a affirmé au cours d’un interrogatoire "qu’en compagnie de Jamal Oulad Abdennabi et d’autres jeunes, il a agressé des forces de l’ordre et causé des dégâts matériels à leurs véhicules le 2 juin 2017". Il a par ailleurs soutenu que Jamal et une autre personne "fabriquent et utilisent les engins inflammables et explosifs et les jettent sur les forces de l’ordre".

Le document de décision de renvoi ne donne pas plus de détails et n’évoque pas l’incendie du bâtiment de police. À ce sujet, l’avocat de Oulad Abdennabi précise que "si ce jeune a témoigné contre Jamal au début, il s’est ensuite rétracté devant le juge d’instruction." Après deux audiences les 8 et 15 août, le verdict tombe le 29 août. "Nous étions choqués par cette condamnation", nous dit son avocat.

Le même jour, huit autres personnes ont été condamnées à des peines allant de 1 à 3 ans de prison ferme, et les procès de vingt-trois autres ont été reportés à des dates ultérieures. "Les huit condamnés ont été poursuivis pour les mêmes charges que Jamal Oulad Abdennabi, mais la différence réside dans le fait que ce jeune homme a avoué les faits dans le PV. Ça a joué contre lui", nous explique Me Rachid Belaali, coordinateur de la défense des détenus du Hirak, qui estime que "c’est une condamnation assez sévère".

Maître Belaali nous révèle par ailleurs que dans l’affaire du 26 mars, deux jeunes de 18 ans ont été placés en détention provisoire à Oukacha et qu’un troisième est en liberté provisoire. Le lendemain du verdict, son avocat a fait appel et dit "attendre toujours le document du jugement pour pouvoir voir plus clair dans l’affaire". Du côté du père, le sentiment d’impuissance prévaut. "J’aime notre pays et je ne crois pas que mon fils ait pu commettre de tels crimes, aidez-le", ne cesse-t-il de répéter. Au moment de le quitter, il nous offre un drapeau du Maroc.

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