édito

Edito. La loi du plus fort

Abdellah Tourabi, journaliste et chroniqueur.
Edito. La loi du plus fort
juillet 04
10:12 2015
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Les scandales volent toujours en escadrille. Mais depuis quelques semaines c’est une blitzkrieg, un ouragan de décisions politiques farfelues, de faits divers révoltants et de polémiques qui s’abattent sur le Maroc. Le pays semble perdre la tête et la terre tourne trop vite pour qu’on puisse s’accrocher et donner un sens à ce qu’il se passe. Il y a certainement un fil conducteur, une logique interne qui relie entre elles l’interdiction du film de Nabil Ayouch, la polémique Jennifer Lopez, les Femen, les filles d’Inezgane et le lynchage d’un homosexuel à Fès. Il existe bien entendu un « effet de loupe » créé par les réseaux sociaux, l’usage des vidéos, la course aux scoops et aux coups d’éclat médiatiques. Une agression, une déclaration ou un fait qui ne seraient pas sortis de l’anonymat il y a une dizaine d’années, sont de nos jours relayés et commentés à l’infini. Nous reviendrons sur ça plus tard. Mais à part ce miroir grossissant du Web, il s’agit de quelque chose de plus profond et souterrain. Au fond, ces événements sont les manifestations d’un véritable clivage autour des valeurs, d’une évolution sociale tous azimuts où les chocs sont inévitables. Le pacte social qui nous unit n’est pas fixé et toutes les signatures sur le contrat du vivre ensemble dans la maison Maroc ne sont pas encore apposées. La nature des normes et la place du lien de droit sont encore floues.

Les cas des deux filles d’Inezgane et du jeune homme de Fès sont particulièrement révélateurs. Dans les deux situations, on s’aperçoit qu’il y a un grand décalage entre la règle de droit et la pratique populaire. La norme juridique, supposée régir nos rapports, est en déphasage avec la norme culturelle et sociale. Dans la première, c’est à l’Etat et ses représentants de constater et de juger s’il y a une violation de la loi. Dans la seconde, c’est « la foule » qui décide de ce qui est tolérable ou pas, en fonction de ses propres valeurs. On lynche alors au nom de la décence, de la vertu, du respect du ramadan, de la virilité ou de la bienséance.

La loi, abstraite ou inconnue, est reléguée au second rang. Et quand l’autorité de l’Etat intervient, comme c’est le cas avec le Parquet d’Inezgane, elle se plie et adhère aux cris de la foule. Une situation qui met à mal le pouvoir de l’Etat et le lien de droit et nous place dans un cas de figure d’anarchie. Le plus fort l’emporte et le faible s’écrase et disparaît, au moins de l’espace public. Cette situation porte les germes d’une vraie menace sur les droits et les libertés. Personne n’est désormais à l’abri d’une remarque déplacée, d’une agression au nom de l’identité bafouée ou d’un lynchage en public. Les catégories qui en ont pâti, et qui en souffriront davantage, sont les minorités et les « faibles » (les femmes, les homosexuels, les fidèles de religions ou obédiences philosophiques différentes, etc). Les faits de ces dernières semaines sont des symptômes d’une crise ouverte, il faut maintenant en trouver le remède.

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