Stratégie : le foot sur le terrain diplomatique

Il y a dix ans, le Maroc sortait d’un bras de fer douloureux avec la CAF. Aujourd’hui, il accueille les grandes compétitions, a la confiance absolue de la FIFA et voit son modèle inspirer au-delà de ses frontières. Le football marocain ne pèse plus seulement par ses résultats, mais aussi par sa crédibilité.

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Dans le football moderne, il ne suffit plus de gagner sur la pelouse. Il faut aussi savoir exister dans les salles où se prennent les décisions, dans les commissions où se dessinent les calendriers, dans les assemblées où les votes se préparent longtemps avant d’être comptés. Le Maroc l’a appris, parfois durement. Il en a surtout fait une force.

Longtemps, le Royaume a regardé le football continental avec une forme de distance contrariée. Trop de frustrations, trop de rendez-vous manqués, trop de poids perdu dans les couloirs d’une CAF où d’autres avaient pris de l’avance. Puis le football marocain a changé de logiciel. Il ne s’est plus contenté de défendre ses intérêts au coup par coup. Il a construit une présence. Une stratégie. Une capacité à parler, à organiser, à fédérer, à convaincre.

Ce changement ne s’est pas fait par hasard. Il s’inscrit dans une vision plus large, portée sous l’impulsion du roi Mohammed VI, qui a replacé l’Afrique au cœur de la projection marocaine. La FRMF en est devenue l’un des relais sportifs les plus visibles. Dans cette architecture, Fouzi Lekjaa, le président de l’instance marocaine a joué un rôle central : homme de confiance, homme de dossiers, homme de réseaux, mais aussi visage d’une institution qui a appris à peser sans se contenter de réclamer.

Le résultat est là. Le Maroc n’est plus seulement un pays que l’on applaudit quand ses équipes gagnent. C’est un pays que l’on sollicite, que l’on observe, que l’on choisit pour organiser, accueillir et porter des projets. Une place nouvelle, construite à la fois sur le terrain et en dehors.

L’influence comme prolongement du projet sportif

“Le Maroc a compris avant beaucoup d’autres que le football africain ne se gagne pas seulement dans les compétitions. Il se gagne aussi dans la coopération, dans la présence, dans la capacité à aider les autres à progresser”

une source proche du comité exécutif de la CAF

“Le Maroc a compris avant beaucoup d’autres que le football africain ne se gagne pas seulement dans les compétitions. Il se gagne aussi dans la coopération, dans la présence, dans la capacité à aider les autres à progresser”, confie à TelQuel une source proche du comité exécutif de la CAF.

Pour mesurer ce basculement, il faut revenir à 2015. Le Maroc renonce alors à l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations en raison des craintes liées à l’épidémie d’Ebola. La CAF, dirigée à l’époque par Issa Hayatou, répond avec une sévérité extrême : exclusion de plusieurs éditions de la CAN, sanction financière lourde, réputation continentale abîmée.

La séquence aurait pu enfermer le Maroc dans une longue marginalisation. Elle devient au contraire l’un des premiers tests de la nouvelle FRMF. La Fédération saisit le Tribunal arbitral du sport, mobilise une défense internationale et fait valoir le cas de force majeure lié au risque sanitaire. Le TAS donne raison au Maroc : la suspension sportive est levée, l’amende considérablement réduite.

Ce premier succès n’efface pas tout. Mais il change beaucoup de choses. Le Maroc comprend qu’il ne peut plus se contenter de subir les décisions. Il doit défendre ses positions avec méthode, maîtriser les règles du jeu institutionnel, construire des alliances durables et inscrire son action dans le temps long. C’est là que le football devient diplomatie. La FRMF multiplie les partenariats avec des fédérations africaines, met à disposition ses infrastructures, accompagne des projets de formation, ouvre ses portes, partage son expérience. Le football marocain ne cherche plus seulement à revenir dans le jeu. Il cherche à devenir utile.

Cette utilité est décisive. Car l’influence ne se décrète jamais. Elle se mérite, par des actes concrets. Un stage bien organisé, un terrain réhabilité, une formation partagée, une sélection accueillie dans de bonnes conditions, un projet accompagné : c’est souvent par ces gestes-là que se construit une relation de confiance entre fédérations.

Sous l’impulsion royale, le football marocain s’inscrit alors dans une dynamique continentale plus large. Il accompagne le retour du Maroc dans sa profondeur africaine, donne une traduction sportive à une diplomatie plus affirmée, et fait de la coopération un outil d’influence. Le ballon devient un langage. La FRMF apprend à le parler avec méthode.

Une parole qui compte

“Avant, le Maroc venait surtout défendre ses dossiers. Aujourd’hui, il est autour de la table quand il faut penser l’avenir du football africain”, résume une source au sein de l’instance panafricaine. La progression se voit ensuite dans les instances. En 2017, la FRMF remporte un siège au Conseil exécutif de la CAF. Ce n’est pas seulement une victoire électorale. C’est le signe que le Maroc n’est plus au bord de la table. Il y est assis. Il écoute, propose, influence, en y protégeant ses intérêts. À partir de là, le Royaume installe une présence continue dans les grands équilibres du football africain. Il ne s’agit plus seulement de défendre un dossier marocain, mais de participer aux discussions de fond : compétitions, développement, infrastructures, gouvernance, arbitrage, professionnalisation, place de l’Afrique dans le football mondial.

Fouzi Lekjaa devient alors l’un des visages les plus identifiables de cette montée en puissance. Son impact personnel est réel. Mais il s’inscrit dans une mécanique plus large : celle d’une institution qui a structuré ses réseaux, renforcé ses dossiers et appris à transformer sa crédibilité sportive en poids politique.

Le 12 mars 2025, cette crédibilité prend la forme d’un score. Lors de l’Assemblée générale extraordinaire de la CAF, Fouzi Lekjaa est réélu au Conseil de la FIFA avec le soutien de 49 fédérations africaines sur 54. Même Patrice Motsepe, reconduit à la tête de la CAF, ne cache pas son admiration : “Vous êtes très populaire, Fouzi.” Cette popularité ne tient pas seulement à une personne. Elle traduit un changement d’image. Le Maroc est perçu comme un pays qui investit, qui organise, qui accompagne et qui sait tenir ses engagements. Un pays dont le football ne se contente pas de demander une place, mais qui apporte quelque chose au continent.

Un membre fédéral résume ce basculement avec prudence : “Le score obtenu par le président de la FRMF n’est pas seulement un score personnel. Il traduit une confiance dans le travail marocain, dans la constance de notre présence et dans la vision portée par le Royaume. Nous avons appris qu’en Afrique, la crédibilité se construit dans la durée.”

Le Maroc partenaire de confiance

“On sent aujourd’hui une vraie curiosité pour les profils marocains. Pas seulement pour les joueurs. Pour les entraîneurs, les cadres, les recruteurs, les dirigeants. Le Maroc donne l’image d’un pays qui travaille, et cela finit par ouvrir des portes”

une source fédérale

“On sent aujourd’hui une vraie curiosité pour les profils marocains. Pas seulement pour les joueurs. Pour les entraîneurs, les cadres, les recruteurs, les dirigeants. Le Maroc donne l’image d’un pays qui travaille, et cela finit par ouvrir des portes”, explique à TelQuel une source fédérale. Cette confiance dépasse désormais le seul cercle des dirigeants. Le profil marocain plaît aussi sur les bancs. Des entraîneurs marocains sont sollicités à l’étranger, preuve que l’expertise nationale commence à circuler. Badou Zaki au Niger, Adil Radi au Liberia : ces trajectoires disent quelque chose de nouveau. Le Maroc n’exporte plus seulement des joueurs ou une passion populaire. Il exporte aussi des cadres, des méthodes, une manière de structurer.

C’est une évolution importante. Pendant longtemps, le football marocain était surtout regardé à travers ses talents individuels. Aujourd’hui, il l’est aussi à travers ses compétences

Le Maroc a prouvé qu’il savait accueillir. La CAN organisée à domicile a confirmé sa capacité à tenir les grands rendez-vous. La victoire sur tapis vert obtenue plus tard aux dépens du Sénégal, prouve que le pays sait aussi défendre ses droits, en se basant tout simplement sur des lois. La CAN féminine a accompagné le changement de dimension du football féminin. L’attribution au Royaume des Coupes du Monde féminines U17 de 2025 à 2029 confirme cette confiance internationale. La réussite des compétitions, la qualité des infrastructures, la ferveur du public et la progression sportive forment un ensemble cohérent. La FIFA ne s’y trompe pas. En 2025, elle inaugure son bureau Afrique. Là encore, le symbole est fort. L’instance mondiale choisit le Maroc comme point d’ancrage africain, dans un lieu qui incarne lui-même le basculement du football national vers la performance, la formation et la méthode. Ce bureau n’est pas une simple adresse. Il dit que le Maroc est devenu un espace de confiance pour coordonner, développer, accompagner. Un pays capable de parler aux 54 fédérations africaines, de comprendre leurs besoins, d’accueillir des projets et de servir de plateforme continentale.

La dynamique se prolongera en 2027, avec l’organisation au Maroc du 77e Congrès électif de la FIFA. Recevoir un tel rendez-vous, c’est plus qu’un honneur protocolaire. C’est la reconnaissance d’un statut. Puis en 2029, veille du Mondial avec une potentielle Coupe du Monde des Clubs version élargie, qui pourrait selon plusieurs spécialistes, être organisée au Royaume pour faire office de grande répétition avant 2030.

Capital crédibilité

“Une compétition réussie donne de la visibilité. Plusieurs compétitions réussies donnent de la confiance. Et la confiance, dans le football mondial, finit toujours par devenir un capital politique”, analyse une source proche de la FRMF.

Cette montée en puissance trouve aussi son prolongement dans l’horizon 2030. L’attribution de la Coupe du Monde au trio Maroc-Espagne-Portugal ne tombe pas du ciel. Elle est le fruit d’un positionnement patient, d’une lecture fine des équilibres internationaux et d’une crédibilité acquise au fil des années. Après l’échec de la candidature marocaine pour le Mondial 2026, le Royaume aurait pu se replier. Il a fait l’inverse. Il a consolidé son réseau africain, renforcé son dialogue avec la FIFA, modernisé ses infrastructures, obtenu des résultats sportifs majeurs et changé son image. Le parcours historique des Lions au Qatar a évidemment pesé. Mais il n’aurait pas suffi sans le travail institutionnel mené en parallèle.

L’annonce de la candidature commune avec l’Espagne et le Portugal, faite au nom du souverain lors d’une cérémonie de la CAF à Kigali, a rappelé une chose essentielle : le football marocain est aujourd’hui une affaire stratégique. Il ne s’agit plus seulement de sport, mais de diplomatie, d’image, d’influence, d’économie, de jeunesse, de développement et de rayonnement.

Fouzi Lekjaa le disait déjà en 2019 lors d’une interview exclusive accordée à TelQuel : “Je ne suis pas à la CAF en tant que Fouzi Lekjaa, mais en tant que représentant du Royaume, qui a des institutions que je respecte. Je suis discipliné, je tiens compte des choix stratégiques de mon pays et ne suis qu’un élément d’une chaîne. Monter dans la hiérarchie de la CAF ou rester au même poste dépend d’un processus beaucoup moins simple que vous ne le croyez. C’est une décision complexe qui interpelle plusieurs centres de décision.”

Cette phrase éclaire la méthode. Le président de la FRMF compte, évidemment. Son rôle dans la reconquête institutionnelle est majeur. Mais il ne s’agit pas d’une aventure personnelle. Il s’agit d’une chaîne. D’une vision portée au plus haut niveau de l’État, traduite dans le football par une Fédération qui a appris à bâtir, négocier, organiser et convaincre.

C’est cette continuité qui permet au Maroc de parler aujourd’hui avec plus de poids. Ses sélections gagnent. Ses jeunes performent. Son football féminin progresse. Son futsal s’impose. Ses stades se remplissent. Ses infrastructures séduisent. Ses cadres s’exportent. Ses dirigeants sont écoutés. La crédibilité devient alors un capital. Et ce capital se protège.

Le chemin parcouru reste spectaculaire. Le Maroc est passé d’un pays sanctionné par la CAF à un pays choisi par la FIFA pour installer son bureau Afrique. D’un candidat malheureux au Mondial 2026 à un coorganisateur de la Coupe du Monde 2030. D’un football qui cherchait sa place dans les couloirs africains à une institution devenue incontournable.

Le football marocain se joue désormais sur deux terrains. Celui des pelouses, où les sélections portent l’émotion d’un pays. Et celui des instances, où la FRMF défend une place, une vision et une ambition. Le Royaume a appris à gagner des matchs. Il a aussi appris à gagner du poids. Et dans le football moderne, les deux finissent toujours par se rejoindre.

Sous l’impulsion royale, 
le football marocain s’inscrit alors dans une dynamique continentale plus large.