Méthode : Comment la fédération veut inculquer la culture de la gagne

Longtemps, les équipes nationales marocaines ont avancé chacune dans leur couloir, avec leurs promesses, leurs fulgurances et leurs regrets. Aujourd’hui, la FRMF travaille à relier les catégories, à suivre les trajectoires et à installer une culture commune. Les jeunes ne servent plus seulement à promettre. Ils gagnent, puis montent.

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Il fut un temps où les équipes nationales marocaines se croisaient sans toujours se répondre. Les sélectionneurs se suivaient, mais ne se ressemblaient pas. Les catégories existaient, les talents aussi, les coups d’éclat parfois, mais la continuité manquait. On pouvait voir surgir une génération dorée, vibrer avec elle quelques semaines, puis la regarder se disperser sans que son histoire ne trouve naturellement son prolongement chez les A.

Le Maroc a connu cela. Les moins de 20 ans champions d’Afrique en 1997. Les U20 demi-finalistes du Mondial junior de la FIFA en 2005. Deux générations fortes, deux jalons importants, deux preuves que le pays avait déjà la matière première. Mais ces jeunes avaient souvent du mal à grandir ensemble jusqu’au plus haut niveau. La faute, moins au talent, qu’à ce qui l’entoure. Manque de structuration, manque de suivi individualisé, absence d’un vrai fil conducteur entre les catégories. Beaucoup entraient dans la lumière trop tôt, puis en sortaient trop vite.

Certains ont fait carrière, bien sûr. D’autres ont volé de leurs propres ailes. Mais combien de trajectoires auraient mérité un autre accompagnement ? Nabil El Zhar, révélation du Mondial 2005, signé ensuite par Liverpool, n’aura jamais la carrière internationale que son talent semblait annoncer. Karim El Ahmadi, moins exposé à l’époque, a fini par bâtir avec sérieux et abnégation une vraie histoire avec les Lions. D’autres joyaux, eux, se sont perdus en route. Comme si leur carrière internationale n’avait pas de destination finale clairement tracée.

Aujourd’hui, la donne a changé. La Fédération Royale Marocaine de Football ne laisse plus autant de place au hasard. Le joueur est repéré, scruté, accompagné. Qu’il soit né au Maroc ou à l’étranger, il entre dans une logique de suivi. Le scouting travaille avec la formation locale, les clubs, l’Académie Mohammed VI de Football, les staffs des différentes sélections. L’objectif n’est plus de convaincre un talent de porter le maillot. Il est de l’inscrire dans un projet.

Le Maroc n’attend plus ses générations

C’est sans doute l’un des plus grands changements de ces dernières années. Le Maroc n’attend plus qu’une génération tombe du ciel. Il tente de la préparer, de l’encadrer, de l’orienter. Les jeunes ne sont plus appelés uniquement pour remplir une liste ou nourrir un discours d’avenir. Ils sont suivis, exposés au haut niveau, responsabilisés plus tôt.

Cette politique porte déjà ses fruits. De très jeunes talents n’hésitent plus à répondre à l’appel des catégories nationales, là où, par le passé, certains profils préféraient attendre les A, ou garder les options ouvertes le plus longtemps possible. Le rapport au maillot a changé parce que le projet est devenu lisible. Le Maroc n’est plus un choix d’attente. Il devient une évidence sportive.

Les exemples récents le montrent. Ibrahim Rabbaj, le “Messi de Chelsea”, ou encore Ayyoub Bouaddi, prodige du LOSC, déjà considéré comme l’un des meilleurs jeunes joueurs de sa génération, symbolisent cette nouvelle attractivité. Ce ne sont pas seulement des dossiers de double nationalité à gérer. Ce sont des talents que le Maroc peut désormais regarder dans les yeux avec un argument simple : ici aussi, on progresse. Ici aussi, on gagne. Ici aussi, il existe un chemin.

Et ce chemin est devenu visible. Les U23 ont décroché une médaille de bronze historique aux Jeux Olympiques de Paris 2024. Les U20 ont été sacrés champions du monde au Chili. Les U17 sont devenus champions d’Afrique à domicile, dans un stade plein, avec cette ferveur qui donne aux jeunes l’impression de toucher déjà au très haut niveau. Les résultats parlent aux familles, aux agents, aux clubs, mais surtout aux joueurs. Ils voient que le Maroc ne promet plus seulement un maillot. Il promet un cadre, une progression, une exposition, une ambition.

Une culture de la gagne installée tôt

Le signe le plus fort, peut-être, est là : les jeunes Marocains ne montent plus seulement pour apprendre à perdre avec dignité. Ils apprennent à gagner. Et ils apprennent à le faire tôt.

La génération championne du monde U20 en est l’exemple le plus éclatant. Elle n’a pas seulement réalisé un exploit isolé. Elle a traversé le tournoi avec une assurance nouvelle, en affrontant certaines des plus grandes écoles du football mondial. Brésil, Espagne, France, Corée du Sud, États-Unis, puis Argentine en finale. Un parcours qui aurait pu intimider. Il a fini par libérer. “Nous sommes bien lotis, bien suivis, super bien entraînés. En allant à la Coupe du Monde, nous savions que nous pouvions faire au moins comme nos aînés en 2022. On a fait mieux”, confie à TelQuel, Houssam Essadak, capitaine des Lionceaux champions du monde au Chili, dans un rire encore chargé d’émotion. “On avait confiance, match après match l’appétit grandissait, et on y croyait.”

Cette phrase dit beaucoup. Les jeunes ne se sont pas construits contre l’ombre immense des Lions du Qatar. Ils s’en sont nourris. La demi-finale de 2022 n’est pas devenue un plafond, mais un repère. Elle a montré que l’impossible pouvait reculer. À chaque catégorie, désormais, l’idée circule : puisque les autres l’ont fait, pourquoi pas nous ?

“Ces jeunes ont déjà appris à gagner, et ils ont vu leurs aînés et leurs cadets gagner. Ils ne pouvaient que gagner en prenant du plaisir et en jouant avec le cœur.”

Mohamed Ouahbi, sélectionneur

Mohamed Ouahbi, quatre jours après la réception princière, avait encore la voix prise par l’émotion. “Nous croyons en nous car nous avons beaucoup travaillé. Et quand tu bats des écoles de football comme le Brésil, l’Espagne, la France, la Corée du Sud, les États-Unis avant de jouer l’Argentine en finale, tu n’as peur de rien. Les joueurs voulaient vraiment le faire pour le pays, pour la Fédération qui leur fait confiance, pour leurs familles et pour tous les Marocains.” Le sélectionneur, qui prendra quelques mois plus tard les rênes de l’équipe première pour l’aventure américaine du Mondial 2026, insiste sur cette transmission. “Ces jeunes ont déjà appris à gagner, et ils ont vu leurs aînés et leurs cadets gagner. Ils ne pouvaient que gagner en prenant du plaisir et en jouant avec le cœur.” Il y a là plus qu’une belle formule. Il y a une culture. Une habitude qui s’installe. Une génération regarde celle d’au-dessus, puis celle d’en dessous, et comprend que la victoire n’est plus un accident. Elle devient une exigence partagée.

Le suivi comme garantie

“La FRMF se porte garante de cette transmission. Elle organise le climat de confiance, assure le suivi, trace des passerelles entre les catégories, la direction technique elle, opte pour un projet de jeu commun. Le jeune sait désormais qu’une performance forte peut l’emmener plus haut. Que son parcours ne s’arrêtera pas à un tournoi réussi”, déclare notre source au sein de la direction technique nationale.

Il suffit de voir les récents appels de champions du monde U20 chez les A, comme Yassine Gessime ou Yassir Zabiri, pour comprendre le changement. Le message est clair : la performance est regardée, reconnue, récompensée. Les jeunes ne se perdent plus dans les angles morts. Ils savent que le chemin existe, à condition d’en être dignes. Cette certitude change tout. Elle donne aux joueurs une raison de répondre tôt, de s’engager, de croire au projet. Elle transforme les catégories de jeunes en vrais espaces de compétition, pas en salles d’attente. Yassir Zabiri l’avait résumé à sa manière, la veille d’une demi-finale mondiale, dans un message envoyé à TelQuel : “On va la ramener.” Même son de cloche chez son capitaine Essadak : “On n’a pas fait tout ça pour passer à côté.” Ces mots auraient pu passer pour de l’insouciance. Ils étaient en réalité le signe d’une génération qui ne s’excuse plus d’avoir faim.

Le Maroc a longtemps eu des jeunes qui promettaient. Il a aujourd’hui des jeunes qui gagnent. La nuance est immense. Elle dit le basculement d’un football qui ne veut plus seulement produire des talents, mais construire des trajectoires. Les catégories ne sont plus éparpillées. Elles s’observent, se répondent, se prolongent. Une fédération pour des générations, c’est cela : ne plus laisser un joueur grandir seul avec son talent. Lui donner un cadre, un horizon, une exigence.

Les familles, les agents, les clubs, mais surtout les joueurs voient que le Maroc ne promet plus seulement un maillot. Il promet un cadre