Pendant longtemps, le football féminin au Maroc a ressemblé à une salle dont on entrouvre la porte sans vraiment entrer. Dedans, des initiatives isolées, des clubs qui survivaient, la passion palliant le manque de structures. On applaudissait parfois, mais de loin. Puis est venu ce que beaucoup appellent aujourd’hui un “plan Marshall”. Un terme fort, volontairement exagéré, mais qui dit bien l’ampleur de la transformation.
Les premiers résultats ne se sont pas fait attendre : deux finales consécutives de Coupe d’Afrique des nations
Car pour changer un paysage, il faut plus qu’un décret. Il faut une vision, un budget, des actes. C’est exactement ce que le Maroc fait depuis plus de huit ans, en construisant un football féminin longtemps laissé au bord du terrain. Les premiers résultats, eux, ne se sont pas fait attendre. Deux finales consécutives de Coupe d’Afrique des nations, perdues certes, mais qui ont redéfini les attentes, face à l’Afrique du Sud puis le Nigéria. Car jouer une finale, même sans la gagner, invite un pays dans une discussion dont il était écarté. Aujourd’hui, le Maroc n’est pas seulement présent, il pèse. Et cela change tout.
Une Coupe du monde pour confirmer le travail
Le véritable point de bascule, celui qui a fait lever la tête à tout le monde, est arrivé en Australie et en Nouvelle-Zélande, en 2023. Avec une première participation historique à la Coupe du monde. Et plus encore, une qualification au second tour. Deux victoires, deux symboles — Corée du Sud 1-0, Colombie 1-0 — qui ont ouvert des portes aux Lionnes.
Ce jour-là, dans les salons, les cafés, les réseaux, quelque chose s’est aligné : l’équipe nationale féminine n’était plus un projet, mais un fait. Une fierté nationale. Le miroir des progrès accomplis. On dit souvent que le sport ne ment pas. Il récompense le travail, valorise la régularité. Alors oui, il aura fallu du temps, de la formation, de la structure, des moyens. Mais notre football féminin est passé de spectateur à protagoniste. Un basculement incarné par des clubs, et des joueuses.
L’AS FAR, colonne vertébrale et laboratoire
La Botola féminine ? L’AS FAR l’a dominée, parfois survolée, faisant de son effectif la base naturelle de l’équipe nationale
Impossible de raconter cette ascension sans évoquer l’AS FAR. Club militaire, club pionnier, club colonne vertébrale. Pendant que le projet national se dessinait, Rabat a tenu la baraque. La Botola féminine ? L’AS FAR l’a dominée, parfois survolée, faisant de son effectif la base naturelle de l’équipe nationale. La Ligue des Champions de la CAF ? Deux titres, trois finales, des soirées mémorables.
Aujourd’hui encore, les joueuses de l’AS FAR forment le noyau de la sélection. Mais la concurrence arrive. Elle pousse. Le Sporting Club de Casa, jeune mais ambitieux, structure, recrute, s’organise. Le Wydad, lui, prend de l’ampleur, s’offre de jolis renforts, montre qu’un grand club peut aussi exister au féminin. Le paysage se diversifie, la hiérarchie est défiée. Et c’est une excellente chose. Une domination n’a de valeur que lorsqu’elle est contestée.
Au-delà des trophées, le changement est aussi dans le quotidien. Aujourd’hui, les joueuses disposent de contrats professionnels, de droits garantis, de salaires qui ne dépendent plus du sponsor du mois ou d’une promesse officieuse. Elles vivent de leur métier. Elles ne choisissent plus entre passion et stabilité. La formation suit, les catégories jeunes progressent, les sélections U17 et U20 performent, gagnent, existent. Le Maroc a organisé cinq éditions successives de la Coupe du Monde U17. Ce n’est pas un hasard, c’est un message.
On prépare l’avenir, on l’anticipe, on l’entraîne. Quand la sélection U17 marocaine gagne, ce n’est pas seulement une victoire dans un tournoi, c’est une projection.
Chebbak, le symbole couronné
Et puis, il y a ces instants où la trajectoire collective trouve un visage. Novembre dernier en a offert un magnifique. Ghizlane Chebbak, ancienne capitaine de l’AS FAR, aujourd’hui à Al Hilal en Arabie Saoudite, a soulevé, à Rabat et entourée des siens, le Ballon d’Or africain 2025.

Une image forte, presque fondatrice. La consécration individuelle d’un parcours, mais aussi la validation d’un système. Rien ne symbolise mieux ce basculement que la larme discrète d’une joueuse qui a connu les terrains poussiéreux, les déplacements en minibus, l’indifférence polie, et qui se tient désormais sur un podium continental.
Ghizlane Chebbak n’est pas une exception sortie de nulle part. Elle est le produit d’un cadre. D’une volonté. D’une génération qui arrive avec confiance, ambition et certitude de sa place. Elle est la preuve qu’un “plan Marshall” peut changer un sport, et des vies. Le football féminin marocain n’est pas –encore– arrivé au sommet. Il grimpe. Il trébuche parfois, perd des finales, bute sur les géantes continentales. Mais il est présent, installé, reconnu. Il inspire.
Et si l’on veut mesurer le chemin parcouru, il suffit de se poser une question simple : il y a dix ans, aurait-on pu imaginer une Marocaine Ballon d’Or ? Une qualification au second tour d’un Mondial ? Une Ligue des Champions de la CAF soulevée deux fois ? Un championnat structuré, des contrats professionnels, des académies remplies le week-end ?
Le Maroc a lancé un chantier, et a suivi les travaux. L’avenir appartient désormais aux joueuses, aux clubs qui émergent, aux petites filles qui chaussent des crampons : ce rêve est aussi le leur.
