Dans la matinée de mercredi, déjà, la circulation s’est transformée en procession. Des grappes de supporters convergent vers le complexe Mohammed V, drapeaux noués autour du cou, tambours à la main. Dès midi, les cafés affichent complet ; sur les trottoirs, les cris montent à chaque bus de supporters croisé.
Dans les ruelles de Derb Soltane ou de l’ancienne médina, la rivalité se vit à voix haute, entre sourires et piques bon enfant. Le dispositif policier, conséquent, n’a rien ôté à l’ambiance: malgré les contrôles minutieux, les esprits sont restés à la fête. À l’approche du stade, les couleurs se sont mêlées, parfois même les chants. Casablanca vibrait comme elle seule sait le faire : sans retenue, avec démesure.
Une ville rouge et verte
À 20 heures, le coup d’envoi a réuni plus de 45 000 spectateurs dans un stade devenu chaudron. Les tifos géants ont envahi les virages ; les fumigènes ont illuminé le ciel, jusqu’à provoquer plusieurs interruptions du match, ce qui a clairement desservi un rythme déjà très lent. Le spectacle, ironie du sort, s’est joué hors du rectangle vert. L’œil happé par les tribunes, les photographes ont capté les mosaïques de lumière et de fumée, plus vivantes que le match.
Sur le terrain, le Raja de Fadlu Davids, fraîchement nommé entraîneur, a commencé avec un peu plus d’allant que le WAC. Deux occasions franches, un rythme imposé… puis la fumée, les arrêts de jeu et la perte du tempo. Le Wydad de Mohamed Amine Benhachem a ensuite pris la main, timidement, sans réussir à briser la vigilance de la défense verte.
Les deux entraîneurs ont donné l’impression de chercher plus à se rassurer qu’à faire la différence, de préférer le point du nul plutôt que prendre le risque de la victoire. Pourtant, le derby arrive assez tôt dans la saison et ces points sont loin d’être décisifs pour une course au titre. Mais la pression psychologique pesait lourd, on l’a sentie. Les deux équipes, séparées d’un seul point au classement (le Wydad 4e avec un match en moins, le Raja 2e avec 11 points), ont privilégié la prudence et la retenue à l’audace.
Le jeu s’étouffe, Casa retient son souffle
La seconde période a été un miroir inversé: domination rouge, solidité verte. Le Wydad presse, gagne des ballons, mais ne cadre pas. Le Raja résiste, souvent acculé, s’en remet à son gardien Mehdi Al Harrar, impérial sur deux parades. Les minutes s’étirent, les corps fatiguent.
Privés de leur capitaine Badr Benoun, blessé à l’échauffement, les Verts ont manqué de caractère. Les changements opérés par Davids ont été subis : blessures, crampes, souffle court… En face, les percées de Nordin Amrabat ou les tentatives de Hamza Hannouri n’ont pas abouti. Tout se joue dans un mètre carré, tout est bloqué dans les tacles.

Treize minutes de temps additionnel n’y ont rien fait. La tension, palpable, n’a jamais trouvé d’exutoire. Une frappe du jeune Mouad Dahak oblige Mehdi Benabid à une claquette salvatrice ; le corner qui suit finit en touche, la touche en confusion. L’arbitre siffle, les deux équipes s’effondrent, se ressaisissent, s’échangent les maillots et les accolades. Score final : 0-0. Un derby sans vainqueur, sans but, mais pas sans bruit.
Les tribunes, elles, n’ont jamais cessé de chanter. Sous les yeux de Hakim Ziyech, nouvelle recrue du Wydad, venu assister au spectacle, les ultras des deux côtés ont rivalisé d’ingéniosité : chorégraphies synchronisées, banderoles monumentales, fumigènes et feux d’artifices. Les arrêts sont pointés du doigt, mais le rythme n’y était déjà pas. L’ambiance, parfois excessive, rappelant ce que ce match a de particulier : il dépasse le football, il appartient à la ville.
Casablanca a vécu ce derby comme une célébration identitaire, un rituel qui lui avait manqué, puisque les derniers derbys avaient été délocalisés, joués à huis clos, ou boycottés par les supporters des deux camps. Du premier vendeur ambulant du matin à la dernière explosion de chants à 22h, la ville a vibré, passionnément. Sur le plan du jeu, pourtant, l’impression d’un rendez-vous manqué persiste : trop de peur, trop d’interruptions, pas assez de folie. Moins de quarante-cinq minutes de football effectif, beaucoup de duels et de longs ballons. Ce derby, que nous avons « retrouvé », a surtout redécouvert ses contradictions : flamboyant dans les tribunes, figé sur la pelouse.
Le Raja et le Wydad se séparent sans vainqueur, mais avec une certitude : tant qu’il existera, le derby gardera son pouvoir. Celui de faire battre le cœur de Casablanca à l’unisson.
