TelQuel : Où en est le Maroc dans sa quête de souveraineté sanitaire, notamment dans le secteur des dispositifs médicaux ?
Karim Zaher : Nous sommes encore loin de cet objectif. Plus de 90 % des dispositifs médicaux utilisés au Maroc sont importés. La volonté politique existe, mais elle ne s’est pas encore traduite par un écosystème industriel solide. Il manque un cadre propice à la production locale, qui passe par la formation, la recherche, des partenariats, et surtout une commande publique favorisant les acteurs nationaux. La souveraineté sanitaire ne consiste pas à produire quelques articles : c’est une démarche intégrée nécessitant une stratégie de long terme.
Gigalab s’inscrit dans cette dynamique. Depuis 2021, nous disposons d’une usine à Casablanca pour un investissement de 50 millions de dirhams. Elle emploie 60 personnes hautement qualifiées et affiche un chiffre d’affaires avoisinant les 50 millions de dirhams, en croissance à deux chiffres. Un nouveau site industriel est en cours à Benslimane. Dédiée à l’export, il sera opérationnel en 2027. Pour accompagner son développement, l’entreprise est aussi en discussions avec plusieurs investisseurs.
Comment Gigalab contribue-t-il à réduire la dépendance du pays ?
Nous avons compris, durant la pandémie, à quel point il était vital de renforcer notre autonomie sanitaire. Notre premier test salivaire a marqué une étape importante. Depuis, nous avons développé des tests pour le monkeypox, la malaria, le VIH, les hépatites — mais aussi pour le streptocoque, afin de lutter contre l’antibiorésistance, ainsi que des tests de grossesse. L’idée reste la même : anticiper les risques, garantir une réactivité nationale et proposer des solutions adaptées aux réalités locales.
Le test de Gigalab pour le monkeypox est aujourd’hui utilisé dans les postes frontières. Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi réactifs ?
Notre force, c’est la maîtrise de la chaîne de valeur. Je suis biologiste immunologiste, ce qui nous donne un avantage dans la compréhension des composants. Nous avons aussi tissé des partenariats fiables à l’international. Par exemple, notre test monkeypox a obtenu une sensibilité de 75 % dans un rapport indépendant en RDC, quand des tests européens plafonnaient à 15 %. Cela prouve qu’un acteur africain peut proposer un produit plus performant que les standards internationaux. Il faut que cette compétence soit reconnue et soutenue.
Gigalab ne se limite pas aux tests, vous produisez aussi des milieux de culture. Pourquoi ce choix ?
Nous sommes aujourd’hui les seuls au Maroc à proposer une gamme complète autorisée par le ministère de la Santé. Ces milieux sont utilisés dans les analyses médicales, mais aussi dans les secteurs agroalimentaire et pharmaceutique. Pendant la pandémie, les laboratoires marocains ont connu des ruptures liées aux importations. Depuis 2022, nous avons comblé ce vide avec une solution locale fiable. Tous les grands laboratoires de microbiologie nous font aujourd’hui confiance. C’est une avancée vers l’autonomie technique.
Quels sont les freins à l’émergence d’une véritable industrie du dispositif médical au Maroc ?
Le nerf de la guerre, c’est le marché. Un industriel peut investir, mais si l’administration continue d’attribuer les marchés publics à des importateurs, cela freine la dynamique locale. Il faut instaurer une préférence nationale claire dans les appels d’offres. Pourquoi ne pas réserver 20 à 25 % des enveloppes aux producteurs marocains ? Tant qu’il n’y aura pas cette orientation, les industriels hésiteront. Le financement n’est pas le problème — les banques peuvent suivre — mais l’absence de débouchés. Le marché est le moteur de l’investissement industriel.
Le Maroc peut-il aussi jouer un rôle à l’échelle africaine ?
C’est l’un de nos objectifs. Nous avons conçu des tests adaptés aux maladies infectieuses qui frappent le continent : malaria, fièvre jaune, monkeypox. Aujourd’hui, nous discutons avec des clients en RDC, Sierra Leone, Rwanda, Côte d’Ivoire… Mais pour exporter, il faut que le produit soit reconnu au niveau national via le certificat de « free sale ». Si l’État marocain ne fait pas confiance à ses industriels, il est difficile de convaincre les autres. Nous avons besoin de l’appui des autorités sanitaires et diplomatiques pour franchir ce cap, et positionner le Maroc comme fournisseur de référence pour l’Afrique.
Un événement comme la CAN 2025 peut-il jouer un rôle dans la valorisation de l’expertise sanitaire marocaine ?
Absolument. Cet événement est une opportunité pour montrer le savoir-faire du Maroc, pas seulement sur le plan logistique ou sportif, mais aussi dans la gestion des risques sanitaires. En Afrique, depuis 2022, près de 160 000 cas suspects et 46 000 cas confirmés de monkeypox ont été signalés, avec environ 1 900 décès suspects. Pour éviter toute propagation, il est essentiel de mettre en place des dispositifs de dépistage rapide aux frontières. La CAN 2025 doit aussi être un succès sanitaire. C’est une vitrine continentale pour démontrer que le Maroc peut aussi protéger. Nous sommes prêts à contribuer activement dès maintenant.
Que faut-il, selon vous, pour faire émerger des champions industriels de la santé au Maroc ?
Il faut de la confiance. Faire confiance aux industriels marocains, à leur rigueur, leur expertise, leur capacité à innover. Nous avons montré que nous pouvions répondre en temps réel à des menaces sanitaires. Il est temps que les politiques d’achat, les incitations et la reconnaissance suivent. La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit, et le secteur privé en est un pilier. Nous sommes prêts. Il ne manque plus qu’un signal fort.
