Les Lions de l'Atlas reçus par Mohammed VI après le Mondial au Qatar. Crédit: DR

Football : pourquoi le Maroc n’improvise plus

Il fut un temps où le football marocain avançait au souffle. À l’instinct. Au coup de pouce du destin, à la grâce parfois miraculeuse d’une génération, d’un meneur inspiré, d’un gardien en état de grâce ou d’un soir où tout semblait enfin vouloir basculer du bon côté. Il fut un temps où l’on parlait d’abord de talent, de ferveur, de passion populaire et de rendez-vous manqués. Beaucoup de promesses, quelques éclairs, puis cette impression tenace d’un pays qui avait tout pour réussir, sauf la continuité qui permet de durer.

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Ce temps n’a pas totalement disparu de la mémoire. Il suffit d’un simple regard dans le rétroviseur pour mesurer le chemin parcouru. Le Maroc revient de loin. De cycles interrompus, de générations dorées qui n’ont pas toujours trouvé le cadre nécessaire pour transformer leur valeur en titres, de réformes parfois avalées par l’urgence du résultat immédiat.

Le football marocain n’avance plus uniquement à l’élan. Il avance par processus

Le football marocain a longtemps eu du cœur. Il a longtemps eu des joueurs. Il a longtemps eu un public. Il lui manquait ce qui sépare les nations qui espèrent de celles qui construisent : une méthode. Aujourd’hui, le Maroc n’improvise plus.

Le football marocain n’est plus seulement une affaire de talent brut, de ferveur nationale ou de génération bénie. Il repose désormais sur une logique de structure, de continuité, de planification et d’obligation de résultat. Ce qui se voit sur le terrain n’est que la partie visible de l’iceberg. Derrière les podiums, les finales, les qualifications historiques et les émotions collectives, il y a une architecture. Derrière les résultats, une Fédération Royale Marocaine de Football qui agit comme centre de gravité.

D’un football d’élan à un football de méthode

Le palmarès récent donne presque le vertige. Demi-finaliste de la Coupe du Monde au Qatar en 2022, le Maroc a changé de dimension aux yeux du monde entier. Champion d’Afrique après verdict de la CAF, bien installé parmi les nations qui comptent, il a cessé d’être seulement l’équipe capable de créer l’événement. Il est devenu un pays que l’on observe, que l’on attend, que l’on mesure à ses propres ambitions.

Chez les jeunes, la tendance est tout aussi frappante. Le Maroc champion du monde des moins de 20 ans. Champions d’Afrique des moins de 23 ans qui iront ensuite décrocher une médaille de bronze olympique à Paris. Champion d’Afrique des moins de 17 ans. Des sélections qui ne se contentent plus de promettre, mais qui gagnent, qui assument, qui exportent déjà une idée du haut niveau. En futsal, le Royaume est une référence continentale installée, multiple champion d’Afrique, habitué du haut du panier mondial.

Le football féminin, lui aussi, a changé de statut. Les Lionnes de l’Atlas ont été vice-championnes d’Afrique à deux reprises. Elles ont aussi offert au Maroc une première historique : devenir le premier pays arabe à atteindre le second tour d’une Coupe du Monde féminine, dès leur première participation.

On pourrait croire à une époque bénie, à un alignement heureux, à cette fameuse génération que tout pays espère voir surgir une fois tous les trente ans. Il y a bien sûr du talent. Il y en a même énormément. Mais réduire cette séquence à la qualité d’une génération reviendrait à manquer le vrai sujet. Le Maroc ne gagne pas seulement parce qu’il possède de bons joueurs. Il gagne parce qu’il a appris à organiser les conditions de la performance.

C’est là que le basculement s’opère. Le football marocain n’avance plus uniquement à l’élan. Il avance par processus. On identifie, on structure, on accompagne, on corrige, on délègue quand il le faut, on centralise quand c’est nécessaire, on fixe des objectifs et l’on demande des comptes. La performance n’est plus abandonnée au hasard d’un tirage, d’un vestiaire ou d’un sélectionneur providentiel. Elle est pensée comme le résultat d’un environnement.

Une source autorisée le résume ainsi : “Nous travaillons en étroite collaboration avec toutes les composantes du football marocain. Ce n’est plus qu’une question d’équipes nationales, ou de football féminin et de football diversifié. Aujourd’hui, nous parlons de projet national, en vue de 2030 et du Mondial que nous comptons organiser avec nos deux voisins ibériques.”

Le mot important, ici, n’est pas seulement “national”. C’est “projet”. Car un projet suppose une durée, une hiérarchie, des relais, des responsabilités. Il suppose surtout de ne pas confondre la réussite d’un moment avec la construction d’un modèle.

La FRMF comme centre de gravité

Dans cette transformation, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) occupe une place centrale. Présente sans être forcément omniprésente, directrice sans étouffer, elle assure le suivi, fixe le cap, délègue quand la compétence l’exige, mais garde la main sur la cohérence d’ensemble. Son rôle n’est plus seulement administratif, mais surtout stratégique.

Sous l’impulsion du souverain, le football a été pensé comme bien plus qu’une discipline sportive. Il est devenu un instrument de développement, un accélérateur d’infrastructures, un levier d’image, un espace de formation, un terrain d’inclusion et un élément du soft power marocain. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse donc largement les quatre-vingt-dix minutes. Le football raconte une ambition nationale.

Les Lionnes de l’Atlas ont été vice-championnes d’Afrique à deux reprisesCrédit: DR

La FRMF se trouve au cœur de cette mécanique. Elle applique, coordonne, traduit cette vision en politiques concrètes. Elle fait le lien entre les sélections, les clubs, la formation, le football féminin, le futsal, les infrastructures, les cadres techniques, la coopération africaine et les exigences internationales

. Là où l’ancien football marocain donnait parfois le sentiment d’avancer par fragments, le football actuel cherche à créer du lien. Entre les catégories. Entre les générations. Entre les territoires. Entre le présent et l’horizon 2030, qui ne sera pas une fin en soit, mis bien un début de quelque chose de plus grand.

C’est peut-être cela, le changement le plus profond : le Maroc ne pense plus son football à une seule hauteur. Il ne s’agit plus de tout concentrer sur l’équipe A, en espérant que son éclat suffise à éclairer le reste. Il s’agit de construire une pyramide. Les Lionceaux ne sont plus seulement l’avenir dont on parle pour patienter.

Les Lionnes ne sont plus un chantier parallèle. Le futsal n’est plus une “exception sympathique”. Les clubs ne sont plus regardés uniquement à travers leur capacité à gagner une compétition continentale. Tout entre progressivement dans une même grammaire.

Cette grammaire a ses lieux et ses symboles. Le Complexe Mohammed VI en est l’un des plus évidents. Il incarne cette volonté de centraliser l’excellence, de professionnaliser les pratiques, d’offrir aux sélections nationales un environnement conforme aux standards les plus élevés. Pendant longtemps, le football marocain a voulu gagner. Aujourd’hui, il gagne, mais comprend surtout comment on gagne.

Le nouveau statut

Les résultats marocains récents ne sont donc pas le fruit d’un hasard généreux. Ils ne sont pas non plus seulement le résultat d’une génération exceptionnelle que le pays aurait eu la chance de voir naître au même moment. Cette génération existe, évidemment. Elle est belle, forte, ambitieuse, connectée au plus haut niveau.

Pendant que les Lions et les Lionnes jouent le présent, les sélections de jeunes préparent la suite.

Mais le vrai enjeu consiste justement à ne pas s’en contenter. Le Maroc a appris une chose essentielle : une grande génération se savoure, mais elle se prépare aussi à être dépassée. Pendant que les Lions et les Lionnes jouent le présent, les sélections de jeunes préparent la suite. Pendant que les infrastructures montent en gamme, elles imposent un standard que l’on ne pourra plus abaisser.

C’est dans cette capacité à construire demain sans lâcher aujourd’hui que se mesure la maturité d’un projet. Profiter au maximum d’une génération forte, oui. Mais sans se laisser hypnotiser par elle.

Notre même source fédérale martèle : “Être une locomotive est une pression supplémentaire. Quand tu arrives au sommet, il faut te battre contre tous les vents pour y rester. Tu auras même des critiques, certaines seront constructives, d’autres auront pour but de briser l’élan. Il faudra les reconnaître, remonter leur source et les balayer du revers de la main, ou d’un élégant extérieur du pied pour rester dans le thème football (rires)”

La phrase a le mérite de la lucidité. Le nouveau statut marocain attire l’admiration, mais il attire aussi les résistances, quelques jalousies. Il crée des attentes, des comparaisons, des impatiences. Il transforme chaque contre-performance en signal d’alerte, chaque choix en débat national, chaque silence en interprétation. Mais c’est le prix de la hauteur.

Ce nouveau statut ne se joue pas seulement sur les terrains. Il se mesure aussi dans les lieux où se décide le football mondial. Le Maroc n’est plus seulement un pays qui participe aux grandes compétitions. Il devient un pays autour duquel elles s’organisent, se discutent et se projettent.

La FIFA a ouvert son bureau Afrique au Maroc. Un symbole fort, mais aussi un signal politique et sportif. Le Maroc accueillera aussi le 77e Congrès électif de la FIFA en mars 2027, à Rabat, autre rendez-vous majeur de la gouvernance mondiale du football. Là encore, le symbole dépasse l’événement.

Recevoir le monde du football, c’est aussi être reconnu comme un espace de confiance. Cette crédibilité, ou confiance, ne s’achète pas en un soir. Elle se construit. Elle se nourrit de compétitions réussies, de stades modernisés, de centres d’entraînement de référence, de sélections performantes, de cadres mieux formés, d’une diplomatie sportive active et d’une capacité à transformer les promesses en actes.

Nous sommes conscients de la responsabilité que nous avons pour continuer à être ce pays exemplaire en matière de développement du football et du football pour tous”, confie encore une source autorisée.

“Si la popularité de ce sport, déjà très populaire, continue de croître, c’est parce que le Marocain a aujourd’hui confiance en une institution qui gère des équipes nationales qui lui offrent, toutes, sans exception, des émotions.

Le mot confiance est central. Pendant longtemps, le public marocain a aimé son football même quand il le faisait souffrir. Aujourd’hui, il commence à croire en lui autrement. Non plus seulement avec la passion irrationnelle d supporter, mais avec la conviction que quelque chose s’est installé.

Le football marocain a prouvé qu’il savait rêver. Il a prouvé qu’il savait gagner. Il doit désormais prouver qu’il sait durer. Le Maroc n’improvise plus son football, il le construit.