Si l’attention se porte souvent sur les enfants, une autre réalité demeure largement sous-estimée : celle des adultes qui passent une grande partie de leur vie sans identifier le lien entre leurs difficultés quotidiennes et l’autisme.
Pour comprendre l’ampleur de ces troubles, les estimations suggèrent qu’entre 338.000 et 740.000 personnes seraient atteintes d’autisme au Maroc, sachant qu’il n’y a pas d’études épidémiologiques nationales officielles. L’Association Ittihad de dyslexie estime que 740.000 personnes seraient autistes, un chiffre basé sur une prévalence de 1% à 2% de la population, mettant en lumière une augmentation constante des cas, avec des estimations allant jusqu’à 14.000 nouvelles naissances par an.
À l’échelle mondiale, près de 62 millions de personnes (1 sur 127) sont atteintes de troubles du spectre autistique, qui regroupe diverses affections liées au développement du cerveau, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).
Contactés par la MAP, des membres de l’équipe pluridisciplinaire de l’Association, en charge du suivi des cas d’autisme au Maroc, ont expliqué que les TSA se manifestent fréquemment par des signes apparents dès l’enfance. Néanmoins, chez une proportion significative d’adultes, ces symptômes peuvent demeurer très subtils, voire imperceptibles.
Cela s’explique en grande partie par l’élaboration de stratégies d’adaptation sophistiquées, notamment le « camouflage social », relève l’équipe. L’individu observe et imite les comportements attendus, assimile les codes sociaux et réussit ainsi à donner l’impression d’une intégration fluide.
« J’ai toujours eu du mal avec les interactions sociales. Je me suis toujours sentie différente des autres, sans jamais imaginer un instant que cela pourrait être lié à l’autisme », confie Hiba à la MAP, une patiente diagnostiquée tardivement.
Toutefois ce mécanisme a un coût. Sur le plan psychologique, les troubles du spectre de l’autisme non diagnostiqué se manifestent, entre autres, par une confusion émotionnelle complexe à décoder, un épuisement chronique et des épisodes de dépression. Beaucoup de ces personnes grandissent persuadés que leurs défis relèvent uniquement de leur personnalité, d’un manque de confiance en soi ou d’une simple timidité.
Confrontées à un tas d’obstacles, ils évoluent souvent dans un sentiment d’isolement et d’incompréhension, d’autant plus qu’elles peinent à mettre des mots sur leur vécu face au jugement d’autrui.
C’est notamment le cas de Youssef, comptable de 43 ans, qui raconte avoir longtemps eu l’impression de vivre à côté des autres. « Je pouvais me concentrer pendant des heures sur un sujet qui me passionnait, mais j’avais du mal à comprendre certaines règles sociales implicites », explique-t-il.
Sur le plan professionnel, les conséquences sont tout aussi marquées. Les environnements bruyants, imprévisibles ou fortement sociaux s’avèrent particulièrement éprouvants. « On observe ainsi des difficultés relationnelles au travail, des cycles de sur-adaptation suivis de périodes d’effondrement, menant à des parcours professionnels chaotiques et instables », relèvent les spécialistes de l’Association. Ces difficultés sont malheureusement souvent incomprises par l’entourage professionnel, qui les attribue à tort à un manque de motivation ou d’implication, arguent-ils.
Malgré les efforts de camouflage des traits, certains signes persistent : fatigue après les interactions et hypersensibilités sensorielles. Selon l’équipe, ces manifestations sont encore trop souvent mal interprétées ou confondues avec l’anxiété sociale ou la dépression, masquant ainsi le fonctionnement neurologique réel de la personne.
Ce n’est que plus tard, après avoir consulté un spécialiste, que Youssef a reçu un diagnostic des TSA. Une révélation qui lui a permis de comprendre son parcours, de finalement nommer l’innommable, mais aussi de ressentir un certain apaisement.
D’après l’équipe pluridisciplinaire, recevoir un diagnostic des TSA à l’âge adulte est souvent vécu comme un moment charnière. En effet, le diagnostic ne transforme pas la personne, mais change son regard sur elle-même.
Face à ces réalités, la question de la prise en charge de cette maladie devient centrale. Sur le plan thérapeutique et médical, les spécialistes de l’équipe ont souligné qu’il n’existe pas de traitement visant à guérir les TSA. Ainsi, la prise en charge repose plutôt sur l’amélioration de la qualité de vie et la gestion des difficultés associées, précise-t-on.
(avec MAP)
