Hacking subversif, rumeurs déstabilisatrices, troubles sociaux, mais aussi victoire diplomatique majeure et mutation spectaculaire des infrastructures : tout a été concentré, rapide, fulgurant. C’est une impression de vertige qui nous étreint en tant qu’observateurs, alors que le Maroc marche vers la CAN 2025 et le Mondial 2030.
Le Maroc monte, et mécaniquement, la pression monte avec lui à mesure de ses réussites. Si le sport est une arme de diffusion massive, elle n’est pas sans risques
Dès l’Antiquité, l’organisation des Jeux a constitué un foyer de tensions, donnant lieu à d’intenses manœuvres. Sparte, en 400 av. J.-C., profita des Jeux pour conquérir des territoires d’Elis. Plus tard, des soldats arcadiens transformèrent le sanctuaire d’Olympie en champ de bataille. Rome connut aussi ces dérives, comme lors du massacre de Pompéi en 59 ap. J.-C., où le sport a servi de prétexte à l’épuration politique.
Bien heureusement, l’époque a changé. Mais la logique décrite par Thucydide demeure : le sport est l’affaire du pouvoir et la montée en puissance d’un acteur régional crée inévitablement la peur et l’agressivité chez ses rivaux. Le Maroc monte, et mécaniquement, la pression monte avec lui à mesure de ses réussites. Si le sport est une arme de diffusion massive, elle n’est pas sans risques.
Le sacre de l’arène : le défi colossal
En organisant les plus grandes manifestations mondiales, le Maroc n’est pas entré dans un salon de gala, mais dans une arène impitoyable
En organisant les plus grandes manifestations mondiales, le Maroc n’est pas entré dans un salon de gala, mais dans une arène impitoyable. Cette cinquième tentative pour le Mondial aura été la bonne, transformant le Royaume en place forte du football mondial. Les résultats sont là : première nation africaine au classement FIFA, demi-finale au Qatar, bronze olympique, titre chez les U20 et une domination continentale qui défie la logique économique.
Mais cette ambition est, au sens propre, colossale. Ce qui se joue ici dépasse le sport. C’est l’avenir du pays qui se dessine. Avec le projet du Grand Stade de Casablanca, le stade Hassan II, colisée de 115 000 places, et l’extension du réseau TGV vers le sud, le Maroc active un accélérateur de transformation stratégique sans précédent. C’est de l’aménagement du territoire planifié mais à marche forcée.
Cette lumière projette une ombre inévitable. Ces monuments de béton et d’acier se dressent face à une réalité sociale implacable qui questionne le modèle de développement à l’œuvre. Tandis que les grues s’activent, une partie de la population pense à ses propres perspectives. L’interrogation de la jeunesse – « Des stades, mais pour quel avenir ? Des stades, mais où sont les hôpitaux ? » – résonne comme un avertissement. C’est cette dissonance cognitive, entre la grandeur des infrastructures et l’impatience sociale, qui constitue là une brèche idéale pour la guerre hybride.
L’assaut numérique : faire face à la guerre informationnelle
2025 aura été marqué par une menace nouvelle venue du cyberespace : Jabaroot DZ. Qui se cache derrière ce masque ? Un simple hacktiviste en quête de gloire ? Un groupe de cybercriminels payés en bitcoins pour agiter et provoquer du chaos ? Ou, plus probablement, le faux-nez d’une entité étatique (APT) opérant sous le seuil de la guerre ouverte ?
L’enquête le dira. Mais l’impact est réel. Les fuites de données de la CNSS et de l’Agence de la conservation foncière ont un but précis : l’ingénierie du chaos social est à l’œuvre.
En touchant aux données personnelles, aux revenus et à la propriété, l’ambition est de briser le contrat de confiance entre le citoyen et l’État, et entre les citoyens eux-mêmes. L’opération aurait pu être fatale si la riposte n’avait pas été immédiate.
Mais prenons un peu de hauteur : Jabaroot DZ n’est que l’arbre qui cache la forêt. La réalité statistique est effrayante. Selon Kaspersky, le premier semestre 2025 a vu plus de 21 millions d’attaques viser le Royaume. Microsoft confirme que le Maroc est une cible prioritaire. Dans le top 3 africain des pays les plus ciblés. Les statistiques officielles de la DGSSI elles aussi corroborent la gravité de la situation.
Ce n’est plus du harcèlement, c’est de la saturation à l’échelle industrielle. Une offensive permise par l’IA à laquelle il faudra se préparer avant le Mondial 2030… Le Maroc monte, et mécaniquement, la pression monte avec lui. L’arsenalisation du sport et les dangers de la guerre informationnelle ont un coût et le Royaume doit y faire face.
La guerre cognitive de l’information : Le piège des esprits
Au champ exténuant de la guerre cybernétique s’ajoute celui, plus insidieux, de la guerre cognitive. Ici, on ne pirate pas des serveurs, on pirate des cerveaux. L’un des vecteurs a marqué l’année : Discord. Jamais un réseau n’aura aussi bien porté son nom. Sa traduction en arabe n’est-elle pas Fitna ?! Loin de ses origines ludiques, la plateforme s’est métamorphosée en une redoutable Sirène numérique. Son architecture même croque l’esprit : son interface agit comme une nasse cognitive.
Elle ne séduit pas par magie, elle enferme par confort. Ici, pas de contradiction, mais des silos où la frustration sociale fermente en vase clos. Du Népal au Maroc, la Sirène a offert une caisse de résonance à des colères parfois légitimes.
Mais l’étreinte est mortelle. En opposant artificiellement les difficultés du quotidien (pouvoir d’achat, emploi) aux investissements dédiés au sport, la plateforme prive la jeunesse de recul, elle supprime la nuance et la pousse vers l’irréparable alors que le sport a montré son potentiel de développement.
Partout, la mécanique est la même. Le piège de l’enfermement informationnel, de l’entre-soi et de l’aveuglement algorithmique entraîne les mêmes causes : il radicalise les esprits, polarise les opinions et clive les nations.
Le triomphe diplomatique : la leçon de realpolitik
Pourtant, l’arène n’est pas seulement derrière les écrans. Le combat suprême, celui qui scelle le destin des nations, s’est joué sur le marbre froid de New York. Le troisième défi de 2025 ne fut pas militaire, mais diplomatique.
Il est associé à une date gravée dans la roche : le 31 octobre 2025. Ce jour-là, le Conseil de Sécurité de l’ONU a mis un terme à une agitation géopolitique qui durait depuis un demi-siècle. Comme l’a souligné le Souverain : « Désormais, il y aura un avant et un après 31 octobre 2025. »
La bataille fut rude, le résultat sans appel. Washington, Paris, Londres, et même Moscou reconnaissent l’Initiative d’Autonomie comme unique horizon. Avec le soutien de deux tiers des Nations Unies, le Maroc peut désormais tourner ses forces vives vers la seule conquête qui vaille : l’édification intérieure.
Là où Sparte aurait écrasé le vaincu, le Maroc a choisi la realpolitik. Le rapport de force lui est définitivement acquis, mais le roi refuse toute logique d’humiliation. Il privilégie la responsabilité et une stratégie de main tendue, prouvant que la véritable puissance n’est pas d’écraser, mais de rassembler.
La CAN puis la Coupe du monde 2030 seront autant d’occasions de montrer la capacité du pays à être à la hauteur des futurs défis qui l’attendent. Et le principal d’entre eux sera de répondre aux espérances de sa jeunesse.
A propos des auteurs :
Alexandre Buzenet est consultant spécialisé dans l’analyse concurrentielle, positionné à la croisée de la géopolitique et des enjeux technologiques. Une approche des stratégies d’influence teintée de références littéraires, et une attention constante portée au Royaume.
Jean-Baptiste Guégan est un des spécialistes français de la géopolitique du sport. Consultant spécialisé sur les questions sportives, il s’intéresse aux stratégies de puissance sportive et aux politiques d’influence par le sport en France et ailleurs. Journaliste et conférencier, il est enseignant en histoire, en géographie et géopolitique du sport à Paris dans l’enseignement supérieur. Il intervient à SciencesPo Paris dans le cadre d’un cours sur l’histoire et la géopolitique du sport en Afrique. Rédacteur en chef de la revue La Géographie, il intervient fréquemment dans les médias nationaux et internationaux. Il a été consultant pour France Bleu, Télésud lors de la Coupe du monde au Qatar. ll est l’auteur de plus de 18 livres. Son livre Géopolitique du sport, une autre explication du monde publié en 2017 et réédité en 2022 est un ouvrage de référence.
Mourad El Bouanani est géographe et analyste en géopolitique. Spécialiste des stratégies de puissance sportive et de soft power au sein des pays du Golfe (Qatar, Émirats) et du Maroc, qu’il étudie depuis près de quatorze ans, il a publié dans de nombreuses revues et médias de référence, parmi lesquels Diplomatie, Orient XXI, Jeune Afrique, le Huffington Post ou encore Le Figaro. Chef de cabinet, il est également maire-adjoint délégué aux finances à Savigny-le-Temple et co-auteur de l’ouvrage Qatar, dominer par le sport.
