Comme une éolienne sans vent

Par Yassine Majdi

Quarante-six pour cent. Voilà le chiffre que le gouvernement répète, au parlement comme devant les instances internationales : c’est la part du renouvelable dans les capacités électriques installées. Mais une capacité installée n’est pas une production et le renouvelable réellement produit plafonne autour de 26% de l’électricité.

Et l’électricité elle-même ne représente que 15% de la consommation énergétique du pays. Car nos voitures continuent de rouler au gasoil. Les usines s’approvisionnent toujours en fioul. Nos cuisines continuent de fonctionner au butane.

Au bout de la chaîne, rapporté à tout ce que le Maroc consomme, le renouvelable représente à peine 4% de l’énergie consommée chez nous. Mais un chiffre ne dit rien de ce qu’on a fait. Trois chantiers pouvaient faire reculer les énergies fossiles. Ces trois chantiers ont été mis en veille, chacun d’une manière différente.

Le gaz, qui devait débrancher l’ONEE de ses centrales au fioul, a été lancé puis enterré, relancé puis enterré encore : sept ans pour finalement ne pas ouvrir le terminal gazier de Nador.

“Au Maroc, le secteur de l’énergie a été victime de trois façons de ne rien faire. Et rien de tout cela ne porte de signature. C’est là tout l’art : on ne décide pas, on laisse pourrir”

Yassine Majdi

L’autoproduction solaire, qui devait laisser un industriel poser ses panneaux sur son toit et se passer du réseau de distribution, a bien eu son décret après quatre ans et demi de labeur. Mais peu importe le timing lorsque le texte a été vidé de tout ce qui aurait pu rendre l’autoproduction rentable.

Troisième chantier : la voiture électrique, premier levier possible sur la facture pétrolière du pays, n’a même pas droit à un texte. Notre pays ne compte que 600 bornes de recharge lorsque, de l’autre côté du détroit, l’Espagne en compte 40.000. Au Maroc, le secteur de l’énergie a été victime de trois façons de ne rien faire. Et rien de tout cela ne porte de signature. C’est là tout l’art : on ne décide pas, on laisse pourrir. Personne n’a dit non à aucun de ces chantiers ; on s’est seulement gardé de les faire vivre.

“Tant que le gaz n’arrive pas, tant que l’autoproduction reste bridée, l’ONEE fait tourner ses centrales au fioul. Ce fioul, il l’achète à Afriquia SMDC, filiale du groupe Akwa”

Yassine Majdi

Mais ce flou rapporte, et toujours à la même personne. Tant que le gaz n’arrive pas, tant que l’autoproduction reste bridée, l’ONEE fait tourner ses centrales au fioul. Ce fioul, il l’achète à Afriquia SMDC, filiale du groupe Akwa, par un contrat de 2,24 milliards de dirhams signé en décembre 2024. Or Akwa appartient à Aziz Akhannouch, et le conseil d’administration de l’ONEE qui achète le fioul est présidé par celui-là même qui le vend.

Le Chef du gouvernement a pour mission de conduire la transition énergétique du pays. Mais Aziz Akhannouch, l’actionnaire d’Akwa, vit de l’énergie fossile. Et le fossile ne recule pas. Le charbon n’y est pour rien, il assure la base de l’électricité, celle dont on ne peut pas encore se passer. Là où l’argent se fait, c’est le gasoil, le fioul et le butane : le cœur du métier d’Afriquia, et qui pèsent à eux seuls près de 45% de l’énergie consommée au Maroc.

Le bilan officiel, lui, parle de records. Akhannouch vante les mégawatts installés, brandit le fameux 46%. Mais il ne dit rien de ce qui a été mis en veille. Le seul vrai record est ailleurs : cinq ans où rien n’a vraiment bougé, sans jamais donner l’impression de freiner. La transition n’a pas échoué ; pour échouer, il aurait fallu vouloir la réussir. Et l’homme à la barre n’avait aucune raison de le vouloir. Et son bilan se résume en un seul chiffre : 4%.