[Tribune] Mondial 2030 : la pelouse du Bernabéu, talon d'Achille de l'Espagne pour accueillir la finale ?

Par Hassan Amraoui

Cinq joueurs du Real Madrid victimes d'une rupture du ligament croisé, tous à Madrid, depuis l'installation de la pelouse rétractable du Santiago Bernabéu. Alors que la FIFA n'a pas encore tranché sur le lieu de la finale 2030, ces données sont de plus en plus difficiles à ignorer et devraient faire pencher la balance en faveur du Maroc.

Il y a des chiffres qui ne mentent pas. Depuis septembre 2023, date de la mise en service de la pelouse rétractable du Santiago Bernabéu rénové, cinq joueurs de la première équipe du Real Madrid se sont rompu le ligament croisé antérieur à Madrid : Courtois, Alaba, Carvajal, Militão et Rodrygo.

Dans au moins trois de ces cas, les images montrent un mécanisme identique : appui bloqué, jambe engagée, hyperextension du genou. Avant l’installation de ce gazon rétractable, le club n’avait connu aucune rupture du ligament croisé antérieur à domicile en quatre saisons.

Les séquences vidéo des blessures survenues au Bernabéu montrent des schémas troublants. Lors du match opposant le Real Madrid à Villarreal en octobre 2024, Carvajal tente de frapper le ballon dans un duel avec Yeremy Pino. Sa jambe reste engagée, son genou subit une hyperextension violente. Il s’effondre. Bilan : rupture du LCA, du ligament collatéral et du tendon poplité. Un mois plus tard, contre Osasuna, Militão tente de reprendre un ballon repoussé. Son genou se bloque en hyperextension avant qu’il ne s’écroule. Deuxième rupture du ligament croisé antérieur en quinze mois, cette fois l’autre genou. En mars 2026, Rodrygo prend appui pour démarrer sur l’aile gauche contre Getafe : sa jambe s’accroche, son genou se bloque. Même diagnostic.

“Avant l’installation de ce gazon rétractable au stade Santiago Bernabéu de Madrid, le club madrilène n’avait connu aucune rupture du ligament croisé antérieur à domicile en quatre saisons”

Hassan Amraoui, data scientist

Trois blessures au même stade, trois mécanismes quasi identiques : un appui qui ne se libère pas, une contrainte transférée vers le genou, puis la rupture. Le cas d’Alaba, en décembre 2023 au Bernabeu contre Villarreal, relève lui aussi d’un mauvais appui sans contact, même si les images sont moins explicites.

Ces séquences ne suffisent pas, à elles seules, à établir une causalité certaine avec la pelouse. Mais elles montrent un schéma récurrent, compatible avec un appui bloqué dans la surface. Et elles prennent un tout autre poids à la lumière de ce que dit la science.

Ce que dit la science

Le lien entre les caractéristiques d’une surface de jeu et le risque de rupture du ligament croisé est documenté depuis plus de vingt ans dans la littérature médicale. Plusieurs études publiées dans les plus grandes revues de médecine du sport convergent vers le même constat : lorsque la dureté du support augmente et que la friction entre la chaussure et le sol s’élève, le risque de blessure ligamentaire sans contact augmente avec.

Orchard et al. l’ont montré dès 1999 sur les terrains asséchés du football australien (Medical Journal of Australia, risque relatif de 2,80). Pasanen et al. l’ont confirmé en 2008 dans les sports de pivot sur surface artificielle (British Journal of Sports Medicine, risque multiplié par 12,5 pour les blessures sans contact). Dragoo et al. l’ont observé en 2013 dans le football universitaire américain (Knee, taux de LCA 1,39 fois plus élevé sur artificiel). Balazs et al. ont synthétisé l’ensemble en 2015 dans l’American Journal of Sports Medicine : “Les études de haute qualité soutiennent un taux accru de blessures du LCA sur les surfaces de jeu synthétiques dans le football.”

La pelouse du Bernabéu n’est ni synthétique, ni insuffisamment arrosée. Mais sa structure n’a rien à voir avec celle d’un terrain classique. Selon le rapport annuel du Real Madrid lui-même, le gazon repose sur six plateaux mobiles de 107 mètres sur 12, posés sur une dalle en béton. Ces plateaux, conçus par SENER, intègrent irrigation, chauffage et drainage, et sont stockés entre les matchs dans un hypogée souterrain. À titre de comparaison, le profil type d’une pelouse d’élite recommandé par la FIFA prévoit environ 300 mm de substrat au-dessus d’un système de drainage profond, le tout implanté en plein sol naturel.

On ne dispose pas publiquement de mesures indépendantes de dureté ou d’absorption des chocs de la pelouse du Bernabeu. Mais les éléments sont là : un gazon porté par des plateaux mécaniques sur dalle béton ne bénéficie pas du même continuum de sol naturel qu’une pelouse classique. La question n’est pas la nature du gazon, mais ce qu’il y a en dessous.

Pedro Fernández-Bolaños, ingénieur agronome de LaLiga, rappelle ce risque dans les colonnes de AS : “L’essentiel est d’avoir un gazon sûr, uniforme, ni trop dur ni trop mou, pour éviter les blessures sans contact, notamment les blessures ligamentaires ou celles causées par la traction des crampons”. La traction des crampons : c’est exactement ce que montrent les images du Bernabeu.

Le Real Madrid ne s’en cache pas

Le problème de la pelouse du Bernabéu n’est un secret pour personne, à commencer par le club lui-même. En avril 2023, Carlo Ancelotti, alors entraîneur du Real Madrid, déclarait en conférence de presse : “Nous connaissons les problèmes que nous avons au Bernabéu. Notre pelouse souffre des travaux. Elle a été changée de nombreuses fois parce qu’elle se détériore assez vite.” En janvier 2025, il allait plus loin en établissant un lien direct entre la qualité du terrain et le risque de blessure : “Si la pelouse est bonne, il y a beaucoup moins de probabilités d’avoir des problèmes.”

“Quand un entraîneur programme une séance non pas pour préparer un match, mais pour vérifier si le terrain est praticable, c’est que le terrain est un problème”

Hassan Amraoui, data scientist

En août 2024, il organisait un entraînement au Bernabéu dans le seul but de tester la nouvelle surface : “Je veux que les joueurs essayent la nouvelle pelouse pour voir comment ils s’y sentent.” Quand un entraîneur programme une séance non pas pour préparer un match, mais pour vérifier si le terrain est praticable, c’est que le terrain est un problème. Et quand personne au club ne le conteste, c’est que le problème est reconnu.

Une technologie qui peine à convaincre

Le Santiago Bernabéu n’est d’ailleurs pas le seul stade équipé de cette technologie. Le Tottenham Hotspur Stadium, inauguré en 2019, utilise un système rétractable comparable et présente un bilan similaire. En l’espace de treize mois, trois joueurs du club londonien, Radu Dragusin, James Maddison et Wilson Odobert, se sont rompu le ligament croisé antérieur.

Au total, ce sont huit ruptures du ligament croisé antérieur entre les deux seuls stades de haut niveau partageant cette technologie de pelouse rétractable. Une concentration qui, à défaut de prouver un lien de causalité, pose une question à laquelle ni les clubs ni la FIFA n’ont encore répondu.

Le Bernabéu face aux grands stades européens

La comparaison avec les autres grandes enceintes européennes est parlante. Sur la période septembre 2023 à mars 2026, nous avons passé en revue quinze grands stades des cinq principaux championnats à partir des données Transfermarkt et des communiqués officiels des clubs, en ne retenant que les ruptures du ligament croisé survenues à domicile chez les joueurs du club résident. Parmi les treize stades à pelouse classique retenus, cinq ruptures du ligament croisé antérieur ont été confirmées sur toute la période. Cinq cas répartis sur treize stades en deux ans et demi, soit une moyenne de 0,4 par stade.

En face, les deux seuls stades à pelouse rétractable, le Santiago Bernabéu et le Tottenham Hotspur Stadium, totalisent huit ruptures du ligament croisé à domicile sur la même période (cinq au Real Madrid, trois à Tottenham), soit une moyenne de 4,0 par stade. Un taux dix fois supérieur. Le Bernabéu, à lui seul, en concentre cinq, autant que les treize stades à pelouse classique réunis.

La finale 2030 : Casablanca ou Madrid ?

Face à ce constat, la question du lieu de la finale de la Coupe du Monde 2030 se pose avec une clarté nouvelle. Le Maroc, co-organisateur du tournoi, n’a jamais accueilli de finale de Coupe du Monde, mais a prouvé sa capacité d’organisation lors de la Coupe d’Afrique des Nations. Le Grand Stade de Casablanca, avec ses 115 000 places, sera le plus grand stade du dossier d’organisation et utilisera, comme les enceintes de la CAN, une pelouse naturelle hybride implantée en plein sol. Pas de plateaux mécaniques, pas de stockage souterrain, pas de concerts entre les matchs. Une surface pensée pour le football, et uniquement pour le football.

“Peut-on raisonnablement exposer les meilleurs joueurs du monde [pendant le Mondial 2030] à la pelouse du stade Bernabéu de Madrid qui présente un tel bilan de blessures ?”

Hassan Amraoui, data scientist

L’Espagne, de son côté, miserait sur le Santiago Bernabéu. Un stade certes prestigieux, mais dont la pelouse rétractable a vu cinq de ses joueurs se rompre le ligament croisé antérieur à Madrid en deux ans et demi et dont les problèmes ont été reconnus publiquement par Carlo Ancelotti lui-même lorsqu’il entraînait le club. Peut-on raisonnablement exposer les meilleurs joueurs du monde, après un mois de compétition intense avec des organismes épuisés et des ligaments sollicités à l’extrême, à une surface qui présente un tel bilan ?

La décision n’est pas encore prise. Mais cinq joueurs du Real Madrid victimes d’une rupture du ligament croisé antérieur à Madrid, trois à Tottenham, un taux dix fois supérieur à la moyenne des stades européens, et plusieurs études scientifiques qui pointent toutes dans la même direction : si la sécurité des joueurs compte dans l’attribution de la finale, le Grand Stade de Casablanca et sa pelouse naturelle constituent aujourd’hui l’option la plus crédible. Le dernier mot revient à la FIFA.

à lire aussi