Amal El Fallah Seghrouchni : “La priorité est le développement des infrastructures de l’IA et la poursuite des efforts d'innovation à travers les instituts Jazari”

Entre les Instituts Jazari qui essaiment dans les régions, le futur méga-data center de Dakhla, la collaboration avec Mistral AI, la Direction générale de l'IA en gestation, la réforme de l’administration en marche… Amal El Fallah Seghrouchni, ministre de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, dresse un bilan d'étape sans fard, et trace les contours d'un Maroc qui entend peser dans la bataille mondiale de l'intelligence artificielle.

Par

Trois mots d'ordre pour Amal El Fallah Seghrouchni : équité territoriale, égalité des chances et déconcentration. Crédit: DR

En 2026, quel bilan faites-vous de l’année écoulée en matière de transition numérique et d’intelligence artificielle au Maroc ?

Nous avons œuvré à concrétiser avec un rythme soutenu la stratégie Maroc Digital 2030 et faire avancer à la fois la réforme de l’administration et l’économie numérique. Nous avons également lancé un programme national très ambitieux relatif à l’adoption de l’IA au niveau national et à inscrire les activités du ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration au niveau régional et global.

Aujourd’hui, 2400 procédures ont été simplifiées et structurées pour créer des parcours citoyens. 660 procédures et 100 parcours prioritaires sont en cours de mise en ligne sur le portail national Idarati

Pour la réforme de l’administration, nous avons commencé tout d’abord par simplifier les procédures, les numériser et les mettre en ligne pour les citoyens. Aujourd’hui, 2400 procédures ont été simplifiées et structurées pour créer des parcours citoyens. 660 procédures et 100 parcours prioritaires sont en cours de mise en ligne sur le portail national Idarati.

Nous avons également développé des outils à base d’intelligence artificielle qui permettent aux citoyens de dialoguer via des chatbots avec ces services et avec l’administration. Et à titre d’exemple, nous avons une première application qui permet d’interroger le Bulletin officiel en ligne.

Nous co-construisons également une méta-application IDARATI x.0 qui rapprochera les citoyens de l’administration. Conçue avec la CNDP, selon les principes de Privacy by design et de Security by design, elle s’appuiera sur un wallet numérique adossé à la carte nationale d’identité, fourni par la DGSN.

Une nouvelle feuille de route de la réforme administrative sera présentée prochainement. Cette réforme implique la simplification juridique des procédures, mais aussi leur adaptation aux systèmes informatiques. Nous avons également élaboré une loi du digital X.0, actuellement au niveau du Secrétariat général du gouvernement, en collaboration avec les institutions DGSN, DGSSI et CNDP.

Quelles sont les réalisations en ce qui concerne le chantier de l’économie numérique?

“Au-delà de l’offshoring, nous collaborons dans le cadre de centres de R&D avec des entreprises solides comme Oracle, OnePoint ou Nokia et Mistral AI pour co-développer de l’innovation technologique au Maroc”

Amal El Fallah Seghrouchni, ministre de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration

Nous avons préparé la circulaire relative à l’offshoring pour présenter les nouvelles incitations fiscales sur l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés. Cela permet de créer de l’emploi, d’attirer des multinationales et de permettre aux jeunes Marocains — pas uniquement des ingénieurs, mais aussi des Bac+3 — de travailler dans des environnements internationaux, tout en restant au Maroc.

Nous avons créé plus de 2000 emplois dans l’outsourcing. Au-delà de l’offshoring, nous collaborons dans le cadre de centres de R&D avec des entreprises solides comme Oracle, OnePoint ou Nokia et Mistral AI pour co-développer de l’innovation technologique au Maroc, avec une montée en compétences pour nos ingénieurs.

Nous soutenons également les startups à travers deux dispositifs complémentaires : un programme de Venture Building doté de 700 millions de dirhams, pour faire émerger les futurs champions nationaux du digital, et un dispositif catalytique de Venture Capital à hauteur de 400 millions de dirhams, pour faciliter leur accès au capital tout en limitant le risque pour les investisseurs. Aussi, nous accompagnons également des startups marocaines et les PME à l’international.

Une direction générale de l’intelligence artificielle doit être créée au sein de votre ministère. À quel besoin institutionnel répond-elle précisément, et où en est ce projet ?

La direction générale de l’IA est une brique très importante qui fait un lien intelligent entre les citoyens et l’administration tout en boostant le numérique. C’est le chaînon manquant aujourd’hui pour monter en gamme : en production, en offshoring et en leadership sur le continent, voire les batailles mondiales de l’IA. Elle favorisera également les nouvelles méthodologies de gouvernance. Le projet devrait voir le jour incessamment, on l’espère.

Le Maroc a progressé de 14 places dans le classement mondial des gouvernements en IA. Que révèle concrètement cet indicateur, et quels sont les chantiers qui, selon vous, doivent encore être engagés en priorité?

Ce nouveau classement reflète les efforts déployés en 2025 pour remonter dans ce classement mondial relatif à notre préparation à l’adoption et le déploiement de l’IA en tant que gouvernement. Ce qui est à faire en priorité c’est de développer les infrastructures de l’IA et de poursuivre les efforts de l’innovation à travers le réseau des instituts Jazari.

Vous avez défendu une approche ascendante plutôt que descendante, en reconnaissant que les réalités locales ne sont pas toujours perçues depuis Rabat en mettant en avant les Jazari Institutes. Comment garantir concrètement que les instituts Jazari régionaux développent une identité propre, ancrée dans les besoins de leur territoire, plutôt que de simplement relayer une stratégie nationale uniforme ?

L’idée des instituts Jazari s’appuie sur une approche mixte : à la fois ascendante (tous les Jazari des régions) et descendante (Jazari root). Nous avons constaté une adoption forte de ce projet.

à lire aussi

Nous avons reçu des demandes de création d’instituts Jazari de toutes les régions. Parce que c’est une réponse concrète et tangible à la question de la déconcentration, en parfait alignement avec les orientations de Sa Majesté que Dieu l’assiste.

Constitution du groupement d’intérêt public “Institut Jazari Root”.Crédit: DR

Nous devons maintenant aller au-delà de l’adoption et commencer le lancement de projets régionaux. Le Hackathon national RamadanIA a été la première brique de cet édifice.

L’institut Jazari de Dakhla est spécialisé dans l’IA et la transition énergétique, celui de Fès-Meknès dans l’industrie 4.0. Comment ces spécialisations sont-elles décidées, et quels critères — économiques, académiques, géographiques — guident ces choix ?

“C’est ce qui motive notre projet de méga-data center souverain Igoudar, d’une capacité de 500 MW, destiné à héberger des données africaines et à positionner le Maroc comme hub numérique continental d’ici 2030”

Amal El Fallah Seghrouchni, ministre de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration

Ces spécialisations répondent aux besoins et aux atouts propres à chaque territoire. Dakhla, par exemple, bénéficie d’énergies renouvelables abondantes et d’une connectivité stratégique grâce aux câbles sous-marins qui y atterrissent.

C’est ce qui motive notre projet de méga-data center souverain Igoudar, d’une capacité de 500 MW, destiné à héberger des données africaines et à positionner le Maroc comme hub numérique continental d’ici 2030. Un accord a été conclu avec la région de Dakhla-Oued Dahab et les études techniques démarrent prochainement.

Le Maroc s’appuie sur Mistral AI, entreprise française, pour construire son laboratoire de R&D en IA. Pouvez-vous nous détailler ce choix et où en est la collaboration avec Mistral?

Le ministère collabore avec Mistal AI pour développer des outils de R&D en IA. Il ne s’agit pas d’une simple adoption des outils de Mistral AI mais d’un travail collaboratif pour redéfinir les modèles et leurs poids relatifs aux langues africaines.

Pour le Maroc, c’est une opportunité pour nos jeunes de collaborer à l’international et de monter en compétences. Pour Mistral AI, les langues sur lesquelles nous travaillons constituent des use cases intéressants et permettent d’éprouver leurs modèles qu’ils cherchent à déployer en Afrique.

Le laboratoire Mistral AI et le ministère travaillent notamment sur des modèles linguistiques adaptés à la darija et au tamazight. Où en est ce travail concrètement, et à quel horizon un citoyen marocain pourra-t-il interagir avec un service public dans sa langue quotidienne grâce à ces outils ?

Nous avons déjà des chatbots en arabe et en darija en mode test. Les déploiements sont imminents. Pour l’amazigh ce sera dans une deuxième phase.

Les grandes entreprises comme OCP ou Attijariwafa bank s’engagent visiblement dans la dynamique IA. Mais les PME et les entreprises artisanales, qui représentent la majorité du tissu économique marocain, semblent encore à l’écart. Quels mécanismes sont prévus pour qu’elles bénéficient elles aussi de cette transformation ?

L’an dernier, 40% des start-ups présentes à GITEX étaient orientées IA

Amal El Fallah Seghrouchni, ministre de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration

Je pense qu’au-delà des grands groupes avec lesquels nous collaborons, les start-ups sont très engagées dans les développements IA. L’an dernier, 40% des start-ups présentes à GITEX étaient orientées IA.

Pour les PME, l’autre partie importante de l’écosystème, il y a des PME Tech et des Digi-PME qui s’orientent vers l’IA. Même les PME qui sont plus orientées bureautique doivent s’intéresser à l’IA comme outil d’évolution car beaucoup de fonctions bureautiques seront automatisées, sans parler de l’impact de l’IA sur les méthodes de gestion.

C’est pour cela que dans les Jazari nous prévoyons des centres d’entraînement à la transformation digitale, d’up-skilling et de re-skilling pour accompagner les mutations à venir.

On forme les enfants au numérique d’un côté, mais ces mêmes enfants sont exposés, souvent sans protection suffisante, aux algorithmes des réseaux sociaux. Certains pays ont choisi d’interdire l’accès aux plateformes en dessous d’un certain âge. Quel est votre regard sur cette question, et quelle approche le Maroc entend-il adopter ?

C’est pour cela que nous ne les formons pas qu’au numérique, mais aussi à l’éthique et qu’on les sensibilise aux dangers inhérents aux mauvais usages du numérique. Mieux ils contrôlent les outils, plus ils seront confortables dans le monde numérique. Le numérique n’est pas mauvais mais ses mauvaises utilisations peuvent l’être. Je

pense qu’il faut protéger les plus petits ou les plus vulnérables de toutes ces addictions numériques. Chacune de son côté, la DGSSI et la CNDP contribuent également à cette sensibilisation.

Pour terminer sur une note plus personnelle : vous êtes chercheuse en intelligence artificielle de formation, et désormais ministre. Entre ces deux fonctions, où se situent les frontières et les points de rencontre ?

A côté de mes recherches, en plus de 35 ans de carrière, j’ai assumé des responsabilités au niveau global : sur le plan industriel et sur le plan management, au niveau français et européen. J’ai collaboré, à titre d’exemple, avec le Brésil, la Chine, la Roumanie et le Japon où j’ai été Professeure Invitée pendant plusieurs années avant mon retour au Maroc en 2020.

à lire aussi

Ces dernières années, je suis membre de la Commission mondiale de l’éthique des sciences et technologies (la COMEST 2020 – 2028) où j’ai travaillé sur les recommandations de l’UNESCO sur l’éthique en IA, IoT et Robotique.

J’ai par ailleurs été nommée par sa Majesté le Roi, que Dieu l’assiste, en tant qu’experte au Conseil Supérieur de l’Education, de la Formation et de la Recherche Scientifique (2022-2027).

Sur le plan scientifique, j’ai géré des projets d’envergure (P.I., Principal Investigator) de la Chaire industrielle d’excellence sur les radars cognitifs – 2020 – 2025 entre Thalès et SCAI (Sorbonne Center of AI) à Abu-Dhabi aux Emirats Arabes Unis, en plus de mes autres responsabilités : création et présidence du Centre AI Movement de l’UM6P devenu, en deux ans, centre de Catégorie de l’UNESCO pour la région Afrique.

Cela veut dire que la diplomatie scientifique, les grands projets scientifiques et la politique vont de pair aujourd’hui. Le background scientifique solide vous donne une longueur d’avance dans les négociations à l’international et au niveau de la définition des orientations et de la prise de décision.

L’action opérationnelle en politique a besoin de compétences multi-facettes : académiques, managériales, industrielles, entrepreneuriales et parfois même associatives et partisanes.