Le Boualem, la grogne des adouls, et les Marocains privés de mariage

Par Réda Allali

Il arrive souvent que le flot incessant d’informations qui s’abat sur nos têtes emporte vers l’oubli une perle, perdue dans la grande masse numérique. La vigilance est donc de mise, voilà le nouveau mot d’ordre. C’est ainsi qu’il a failli échapper au Boualem que la noble profession des adouls, cette corporation millénaire porteuse d’une culture ancestrale, avait annoncé une grève. Oui, une grève, imaginez un peu le choc que constitue cette nouvelle remarquable.

Pire, les adouls ont également prévu un sit-in de protestation. Avant d’aller plus loin, c’est l’occasion de rappeler que, chez nous, le sit-in se dit wa9fa i7tijajia, ce qui signifie exactement l’inverse. Pour les non-arabophones, il faut expliquer que dans le premier cas, on s’assoit, alors que dans le second, on se lève. La seule explication rationnelle à pareille bizarrerie réside dans le fait qu’à l’international, le refus, l’opposition se manifestent par la position assise, porteuse d’immobilité, de blocage, de sourde hostilité, alors que chez nous, cette position est parfaitement normale. Il faut donc se lever pour exprimer que cela ne va pas, sinon personne ne remarque rien, voilà comment le Boualem explique cet étrange décalage. Voilà pour la sémantique, et il faut avancer.

“La seule idée qu’un adoul, qu’on est incapable d’imaginer sans sa jellaba, sa caisse remplie de parchemins, ses binocles et sa plume d’oie, soit remplacé par un vulgaire spectre numérique, plonge le Boualem dans une grande tristesse”

Réda Allali

Les adouls, donc, sont grognons, outrés par une nouvelle loi qui les a plongés dans la mauvaise humeur. En gros, ils se plaignent de ne pas avoir été consultés, ils geignent contre les nouvelles conditions d’accès à la profession, refusent la panoplie de sanctions prévues pour leurs brebis galeuses, ce genre de choses, plutôt classiques. N’imaginez pas un instant que Zakaria Boualem puisse développer une position sur le bien-fondé de leurs exigences, ce n’est pas la question. Ce qui l’intéresse dans cette affaire, c’est la confrontation frontale entre une antiquité et un monde numérique désincarné.

C’est l’une des premières batailles de la guerre qui s’annonce entre l’humain et la machine. Car on a beau faire tous les efforts du monde, il est très difficile de déterminer avec précision quelle tâche d’un adoul ne pourrait pas être réalisée par une IA. La seule idée qu’un adoul, qu’on est incapable d’imaginer sans sa jellaba, sa caisse remplie de parchemins, ses binocles et sa plume d’oie, soit remplacé par un vulgaire spectre numérique, est d’une grande tristesse, en vérité. Bien sûr on baigne dans le cliché, mais, allez savoir pourquoi, le Boualem est devenu très sensible à ce genre de sujets.

“On le sait, les Marocains se reproduisent de moins en moins, c’est un fait inquiétant. Et voilà qu’on prive le Maroc d’une quinzaine de jours de devoir matrimonial, c’est un désastre”

Réda Allali

Mais il y a pire. Les adouls prévoient plus de deux semaines de grève, soit deux semaines sans le moindre mariage. Imaginez la détresse des malheureux qui avaient fixé leur date et qui se préparaient pour leurs noces et, surtout, réfléchissez aux conséquences pour notre natalité. On le sait, les Marocains se reproduisent de moins en moins, c’est un fait inquiétant. Terrifiés par les effets conjugués de la crise, du prix de l’immobilier, livrés à une société marchande sans la moindre protection, terrorisés par la perspective d’une école privée hors de prix et la possibilité d’une guerre mondiale, ils sont désormais très rares à se lancer dans un hasardeux projet de procréation. On peut même dire qu’ils sont des héros, en vérité, ceux qui osent. Et voilà qu’on prive le Maroc d’une quinzaine de jours de devoir matrimonial, c’est un désastre. Si cette grève devait perdurer, on perdrait, dans cette opération, une proportion importante de jeunes Marocains, privés d’existence. Voilà pourquoi il faut, sans plus attendre, donner aux adouls ce qu’ils réclament, il y a va de la pérennité de la nation, et merci.