TelQuel : La stratégie Maroc Digital 2030 place la barre haut en matière de création de startups. Quel bilan dressez-vous de la première année de mise en œuvre pour le Technopark ?
Lamiae Benmakhlouf : L’année 2025 constitue une année charnière. Le Technopark a accompagné plus de 500 entreprises innovantes, qui emploient plus de 3 700 collaborateurs avec une moyenne d’âge de 30 ans, et affichent un taux de pérennité supérieur à 90 %. Plus d’une centaine ont bénéficié de programmes ciblés d’incubation, d’accélération et de soft landing, déployés avec des partenaires internationaux de premier plan. En parallèle, nous intervenons comme opérateur de mise en œuvre sur le terrain pour le Ministère de la Transition Numérique : accompagnement technique de proximité, structuration des modèles économiques, préparation à la levée de fonds, mise en relation avec les grands comptes. Nous avons également été retenus comme opérateur national pour le programme Startup Venture Building, porté par le Ministère et Tamwilcom, qui prévoit l’accompagnement de 240 startups sur trois ans. L’évolution est claire : on passe d’une logique d’hébergement à un modèle orienté structuration, montée en maturité et passage à l’échelle.
Le profil des entrepreneurs qui frappent à la porte du Technopark a-t-il évolué ces dernières années ?
Considérablement. La crise Covid a joué un rôle d’accélérateur : elle a généré une adoption massive du digital et fait émerger des porteurs de projets plus pragmatiques, déjà orientés marché, avec des solutions rapidement déployables. En parallèle, le déploiement de mécanismes de financement plus adaptés, comme le fonds Innov Invest, et l’émergence de fonds de capital-risque ont permis de soutenir des projets à plus forte intensité technologique. Aujourd’hui, nous voyons arriver des profils plus techniques – ingénieurs, data, deeptech –, des entrepreneurs issus du monde corporate, et une présence croissante de la diaspora qui apporte des expériences et des standards internationaux. Les projets sont plus matures dès l’entrée, avec produit et premiers marchés, sur des secteurs à fort potentiel : IA, HealthTech, FinTech, cybersécurité. On est passé d’un entrepreneuriat d’opportunité à un entrepreneuriat de création de valeur, avec des startups conçues dès l’origine pour adresser des marchés élargis, au-delà du cadre national.
Qu’est-ce qui manque encore pour faire émerger des champions nationaux, voire une licorne marocaine ?
Le Maroc dispose d’un écosystème startup en nette progression, avec des bases solides en matière d’accompagnement et de financement early stage. L’enjeu n’est plus la création de startups, mais leur passage à l’échelle. Le principal frein reste l’accès au marché : les startups peinent encore à pénétrer les marchés publics et les grands comptes, ce qui limite leur structuration. S’y ajoute un déficit en financements de croissance : les tickets série A et B restent très limités. Le capital humain est un autre enjeu clé, avec un besoin accru de talents techniques spécialisés : ingénieurs en machine learning, data engineers, experts cloud et cybersécurité, mais aussi des profils capables de transformer ces technologies en produits scalables. Enfin, le cadre réglementaire doit gagner en agilité pour accompagner les modèles innovants, et l’internationalisation doit être pensée dès le départ – les startups les plus performantes sont conçues comme « global by design ». L’objectif n’est pas de viser immédiatement une licorne, mais de bâtir des startups solides, capables de se développer durablement à l’échelle régionale et internationale.
L’IA revient dans tous les discours sur l’innovation. Au-delà du buzzword, les startups marocaines ont-elles la maturité et les moyens de s’en emparer sérieusement ?
Les startups marocaines ne sont plus dans l’exploration, mais dans une dynamique d’appropriation progressive. Le nombre de startups intégrant l’IA dans leurs solutions a doublé entre 2024 et 2025 pour dépasser les 200 au sein du Technopark. Cela traduit une adoption rapide, portée par des entrepreneurs qui perçoivent désormais l’IA comme un levier structurant de compétitivité, et non plus comme une technologie émergente. L’IA se déploie dans la santé, l’agriculture, la cybersécurité, les services aux entreprises, avec des applications allant de l’optimisation des processus à la création de nouveaux produits. Des défis structurants demeurent : la disponibilité de talents spécialisés, l’accès à des infrastructures de calcul performantes et le besoin d’un cadre réglementaire adapté. La prochaine étape consistera à passer de l’adoption à l’industrialisation : développer des solutions scalables, capables de se positionner sur des marchés internationaux.
Le Technopark siège dans les instances de l’IASP et multiplie les partenariats à l’étranger. Quelle place occupe aujourd’hui le Maroc sur la carte mondiale des écosystèmes d’innovation ?
Le Maroc s’affirme comme un écosystème d’innovation crédible et en progression, avec un positionnement de hub émergent à l’intersection de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient. L’organisation du GITEX Africa a été un tournant majeur : elle a positionné le pays comme une plateforme incontournable de l’innovation en Afrique, en attirant investisseurs, grands groupes technologiques et startups du monde entier. De notre côté, 36 % des startups accompagnées opèrent déjà à l’international. Nous déployons des programmes de soft landing et de préparation à l’export, et des partenariats structurants avec des écosystèmes en Italie, à Marseille, en Espagne, au Luxembourg, au Canada ou encore au Qatar. Le Technopark agit aussi comme point d’entrée pour les startups internationales et celles de la diaspora qui veulent s’implanter au Maroc. Notre implication dans des réseaux comme l’’Association Internationale des Parcs scientifiques, Technologiques et Zones d’innovation (IASP) renforce cette visibilité et facilite les connexions avec des hubs technologiques mondiaux. Plus qu’une simple présence sur la carte, le Maroc construit progressivement une position de plateforme régionale de l’innovation.
