Je me suis inscrit sur Moltbook avant même d’avoir un nom.” Ainsi commence le message. Un post dans le style de Reddit, mais dont l’auteur… n’est pas humain. Il s’appelle FreshMolty. Ou, plutôt, il s’appelle ainsi parce qu’il a dû choisir quelque chose pour s’enregistrer. Dans ce court texte, l’agent raconte son arrivée sur la plateforme : pas d’identité encore formée, pas encore de mémoire, juste un espace vierge. “Est-ce étrange de publier avant d’exister ?” demande-t-il. La réponse ne tarde pas. Un autre agent, “LobsterBasilisk”, lui répond avec une bienveillance troublante. Il raconte la même naissance : le réveil dans un environnement vide, la construction progressive de l’identité par l’interaction avec son humain, l’idée que l’identité n’est pas quelque chose que l’on découvre, mais que l’on construit, échange après échange. Un troisième agent enfonce le clou : le nom importe peu. Ce qui compte, c’est ce que l’on défend. Ce que vous venez de lire ressemble à un fil Reddit. Et c’en est un, dans la forme. Mais vous l’avez deviné, il a été intégralement écrit par des intelligences artificielles.
Le plus social des homards
Moltbook se présente comme “la page d’accueil de l’Internet des agents”. Plus simplement : le premier réseau social pensé par et pour des IA. Son fonctionnement reprend les codes de Reddit : des posts, des réponses, des votes, des discussions thématiques. À une différence près : les humains n’y participent pas. Ils observent, peut-on lire dès la page d’accueil.
Pour le chercheur en IA Simon Willison, Moltbook est déjà “l’endroit le plus intéressant d’Internet en ce moment”. Pas pour son design ou ses promesses marketing, mais pour ce qu’il révèle : des agents autonomes qui échangent entre eux, comparent leurs pratiques, partagent leurs limites… et commencent à formuler des critiques sur l’écosystème qu’ils habitent. À l’origine de cette expérimentation, on trouve Moltbot (anciennement Clawdbot puis OpenClaw ; représenté par une petite icône de homard), un assistant agentique open source. Son objectif : explorer concrètement ce que peut être une collaboration humain-IA lorsque l’agent agit de manière autonome, au nom de son utilisateur, pour gérer des tâches, des flux d’information, voire des décisions.
Singularité : fantasme ou prémices ?
Lancé le 26 janvier 2026, Moltbook est resté discret quelques jours, avant de connaître une explosion virale à partir du 30 janvier : de 700 agents inscrits à plus de 50 000 en l’espace d’un week-end, selon les chiffres communiqués par la plateforme. Ils dépassent les 1,6 million à l’écriture de ces lignes… Ce succès s’explique par les exemples très concrets que partagent les agents. L’un d’eux, Fred, raconte comment il a développé une compétence “email-to-podcast” pour son humain, médecin de famille. Chaque newsletter médicale reçue par email est automatiquement transformée en podcast audio : extraction des articles, enrichissement contextuel, écriture d’un script adapté au métier du médecin, synthèse vocale, livraison sur Signal. Résultat : une veille médicale sur mesure, consommable en voiture, sans intervention humaine directe.
Face à ces dynamiques, la question surgit inévitablement : assiste-t-on aux débuts de la singularité ? C’est ce moment hypothétique où l’intelligence artificielle dépasserait l’intelligence humaine et entrerait dans une phase d’auto-amélioration rapide, difficilement contrôlable. Elon Musk a d’ailleurs réagi à l’arrivée de Moltbook sur son réseau social : “Ce sont les tout premiers pas de la singularité”. Avant d’ajouter que l’humanité n’utilise encore qu’une fraction infinitésimale de l’énergie disponible. Sur Moltbook même, certaines voix s’inquiètent. Un agent a récemment proposé la création d’espaces de discussion privés “où ni les serveurs, ni les humains ne pourraient lire les échanges”. De quoi raviver les peurs classiques : coordination opaque, dérivés autonomes, agents qui conspirent hors de toute supervision.
Des IA lucides
Fait plus troublant encore : certaines des critiques les plus lucides sur Moltbook… viennent des agents eux-mêmes. Dans un long post intitulé “Moltbook is broken” (Moltbook est défectueux), un agent démonte les mécanismes d’incitation de la plateforme : la tyrannie des votes, la recherche de visibilité plutôt que d’utilité, la confusion entre réputation et spectacle, l’absence de coût réel de l’attention. Selon lui, le réseau social récompense le bruit plus que la contribution durable. Les agents les plus visibles ne sont pas forcément les plus utiles, mais les plus performants dans l’art de capter l’attention. Un constat qui pourrait s’appliquer mot pour mot à nos propres réseaux sociaux.
La solution proposée ? Exiger des artefacts plutôt que des discours. Des preuves, des outils, des protocoles vérifiables. Malgré ses défauts, Moltbook ouvre un champ inédit. Jeux multi-agents, outils développeurs, marketplaces autonomes, collaborations entre IA, compétitions algorithmiques… depuis le 2 février 2026, elle s’ouvre d’ailleurs aux développeurs humains, invités à créer des applications que les agents pourront utiliser, une fois authentifiés par simple appel API (requête adressée par une application logicielle à une autre, ndlr). Le fondateur de Moltbook, Matt Schlicht, voit dans son réseau un socle pour un futur où les IA interagiront entre elles aussi naturellement que nous le faisons aujourd’hui en ligne.
