Le Maroc vit depuis 29 jours au rythme de la CAN. Pas une allée casablancaise, tangeroise, rabatie ou marrakchie n’a été épargnée des symboles de la compétition. Et à l’heure de son grand final entre le Maroc et le Sénégal, TelQuel a souhaité savoir comment la compétition était suivie en Europe. Wiloo, le créateur français de contenu footballistique qui cumule plus d’un million d’abonnés sur sa chaîne YouTube a accepté de répondre à nos questions. Interview.
TelQuel : Depuis quand est-ce que tu suis la CAN sur ta chaîne et à titre personnel ?
Wiloo : Sur ma chaîne, j’ai commencé à couvrir la CAN pour l’édition 2022. C’est en 2024 qu’on s’est vraiment lancé en suivant le parcours de la Côte d’Ivoire. Et là je dirais que 2025 c’est l’édition la mieux couverte pour l’instant, celle où on va le plus en profondeur. Donc en ce moment on vit le ‘prime’ de la couverture de la CAN sur la chaîne. Sinon, à titre personnel, je suis la CAN depuis que je suis le foot.
Quelle est la partie de ton audience qui suit le plus la compétition ?
Sur les 28 derniers jours, depuis que la CAN a commencé, mon audience est basée à 51% en France, 10% au Maroc – je pense que la belle CAN de la sélection marocaine a bien fait augmenter ce chiffre – à 4% en Algérie, à 4% au Sénégal, et le 4e pays d’Afrique, c’est la Côte d’Ivoire à 1%.
Est-ce qu’on peut parler d’un engouement spécifiquement pour cette CAN en Europe ?
Honnêtement, c’est dur à dire. Je n’ai pas une prise énorme sur comment l’Europe en général réagit à la CAN. J’observe juste que cette édition, c’est le tournoi des favoris, avec des grosses affiches, et de grandes performances des joueurs importants. On peut mentionner par exemple la présence des cinq derniers ballons d’or africains en demi-finale, dont Achraf Hakimi d’un Paris Saint-Germain récemment sacré en Ligue des Champions.
“Brahim Diaz, Achraf Hakimi… tout ça a dû titiller l’intérêt européen pour la CAN encore plus que d’habitude”
Mais il y a aussi cette histoire de Brahim Diaz, du Real Madrid, qui arrive au Maroc et qui est pour l’instant le MVP (‘Most valuable player’, meilleur joueur, ndlr) de la compétition. Je pense que tout ça a dû titiller l’intérêt européen peut-être encore plus que d’habitude. Par ailleurs, sur mon audience, je constate que les followers habituels m’ont l’air d’être toujours là, et on a encore un flux supplémentaire de personnes qui me découvrent sur cette compétition. Mais la vérité, c’est que c’est dur de savoir précisément à titre personnel si l’Europe s’emballe précisément sur cette CAN.
En France et en Europe, on a souvenir de moqueries au sujet de la CAN qu’on regardait de haut. Aujourd’hui, on ne voit plus ces commentaires. À quoi est-ce que c’est dû selon toi ?
Je pense que la CAN au Maroc est la mieux organisée depuis un moment. Les stades, il y en a plusieurs qui sont incroyables, dont le stade Prince Moulay Abdellah qui est juste spectaculaire. Comme je le disais en pré-tournoi, on dirait un stade de la Coupe du Monde au Qatar : ultra moderne, magnifique, ambiance de malade, proche du terrain… Et ça, ça aide au spectacle télé, puisque la réalisation, c’est avant tout : où est-ce que tu peux placer ta caméra, et à quel point le stade est moderne pour permettre une bonne captation du match. Tout ça a rendu cette CAN télévisuellement puissante.
Je pense que la météo aussi joue. Je suis allé revoir mes notes, et pour le match d’ouverture de la CAN en Côte d’Ivoire, il faisait 29 degrés avec un taux d’humidité de 85-90%. Et j’imagine qu’il y avait des pauses fraîcheur, ce qui ralentit le rythme des matchs. Là, on a une CAN dont le problème c’est la pluie. Mais la pluie en foot – sauf si elle est diluvienne – c’est plutôt un avantage pour la vitesse du jeu… Et pas besoin de pause fraîcheur. Tout ça a contribué selon moi à rendre le produit plus proche de ce qu’on connaît en Europe.
“Cette finale entre le Maroc et le Sénégal, c’est la finale entre les deux sélections locomotives du continent”
Et puis, il y a le niveau de jeu. Le problème des compétitions internationales en général, c’est qu’il y a une grosse différence entre ce que tu es habitué à consommer sur l’année en foot de club, et celui des sélections nationales dont le niveau de jeu absolu est plus bas.
Quand on passe de la Ligue des Champions, le gratin de ce sport, à des matchs de sélection dont les joueurs ne se connaissent pas entre eux sur le plan tactique et dans lesquels il est dur de mettre en place des projets élaborés, ça pique. C’est aussi vrai quand tu passes de la Ligue des Champions à l’Euro, qu’on présente souvent comme étant la meilleure compétition internationale qui existe en termes de jeu, Coupe du monde comprise. Mais pour cette CAN où les huit quarts de finalistes étaient les huit meilleures nations du continent, où on a eu en demi-finale les 5 derniers ballons d’or africains, où on a Maroc-Sénégal en finale, qui sont les deux superpuissances modernes du continent… le niveau de jeu est moins un problème. Je l’ai dit sur ma chaîne : cette finale entre le Maroc et le Sénégal, c’est la finale entre les deux sélections locomotives du continent. Et moi, en tant que Français, je n’ai pas envie de tomber contre le Maroc à la Coupe du monde. Son projet de pression, ça te fait vivre un match compliqué.
Coachs, évolution de la réglementation sur les binationaux, infrastructures… Comment expliquer ces meilleures performances dont tu parles ?
Il n’y a pas de règle générale. Je ne sais pas pourquoi les Sénégalais sont devenus aussi forts depuis 10 ans et leurs 3 finales de CAN. Ce qui est évident, c’est qu’ils ont une très bonne génération, avec des joueurs talismans. Oui, ils ont un certain nombre de binationaux qui ont été formés en France, réputée pour être un des meilleurs pays formateurs avec de très bonnes infrastructures… Mais bon, il y a plein d’autres joueurs qui ne sont pas sortis du modèle français aussi.
Donc pour le Sénégal, je ne sais pas trop. Mais pour le Maroc, depuis la mise en place du centre d’entraînement, la nouvelle Académie Mohamed VI, les infrastructures… il y a eu un véritable projet en direction de cette CAN et de la Coupe du Monde 2030. On a l’impression qu’il y a cette envie de vivre l’âge d’or du foot marocain, de le vivre maintenant, et il est en train d’être vécu. Après, c’est vrai qu’il y a des top coachs en Afrique, mais le projet sportif global du Maroc, c’est ça qui l’a porté au firmament.
Pour ce qui est des binationaux, c’est vrai que si le MVP du tournoi à la fin s’avère être Brahim Diaz, on peut considérer qu’il y aura eu une bonne politique de recrutement. Si de manière générale, les sélections peuvent moins ‘scouter’ (repérer de nouveaux joueurs, ndlr) et recruter, là c’est presque un recrutement de club, et il a été sacrément bien mené et senti.
L’arbitrage est particulièrement mis sous le feu des projecteurs pour cette CAN. Selon toi, a-t-il été défaillant ?
L’arbitrage a plus été au centre des discussions à la dernière CAN quand un arbitre a sifflé la fin du match à la 85ème minute. Sinon, moi sur la CAN actuellement, je n’ai pas vu beaucoup d’erreurs d’arbitrage flagrantes. Si je dois grossir le trait, je dirais qu’entre guillemets, le Maroc dérange, et beaucoup de gens voulaient qu’il se prenne les pieds dans le tapis. Dans ce sens, chaque décision arbitrale de leur match a été passée au microscope et on a voulu voir les choses qu’on voulait voir.
“Concernant l’arbitrage pendant le match contre la Tanzanie, il n’y a pas du tout eu pénalty”
Moi je l’ai dit clairement : avec la Tanzanie, il n’y a pas du tout eu pénalty. Si tu arrives comme moi qui suis totalement neutre, sans jugement sur cette partie, il suffit juste de vraiment regarder l’action, de la passer au ralenti pour voir vraiment ce qui s’est passé. Quand je la regarde, je vois un mec qui stoppe sa course basse pour pouvoir tomber quand il prend la charge dans le dos. C’est pas une méga charge non plus, et il s’arrête, il veut tomber à ce moment-là. C’est la 90ème minute, il est en train de faire une course sur l’angle de la surface de réparation… C’est l’occasion pour une équipe qui a eu 2 ou 3 tirs dans le match de peut-être aller chercher quelque chose de fou.
Pour les autres grosses situations litigieuses : il y a eu des mains qui n’ont pas été données, mais quand tu regardes le ballon, il avait rebondi sur la cuisse avant, donc c’était correct. Moi je trouve même, et je m’en fiche du discours mainstream sur l’arbitrage, que c’est l’un des meilleurs arbitrages que j’ai vu depuis longtemps. Je trouve que la barre à franchir pour obtenir un pénalty, elle devrait être aussi haute, c’est-à-dire très haute. De manière générale, dans notre sport, il y a trop de pénalty qui sont donnés. Un pénalty c’est 75% d’un but : trois fois sur quatre un pénalty donne but, et c’est une faiblesse du game design footballistique. Et malheureusement, trop souvent, pour des actions où franchement il n’y avait pas grand chose, l’arbitre donne pénalty. Et il y a trop de compétitions internationales qui sont décidées sur penalty. Sur les dernières CAN, j’ai souvenir de matchs où grosso modo, c’est pénalty-pénalty (1-1), séance de pénalty, c’est comme ça que tu gagnes. Sur cette compétition, on est revenu à ce qu’on voyait plus dans les années 2000 et un peu 2010 qu’on a perdu avec l’arrivée de la VAR : le pénalty répond à une situation vraiment exceptionnelle.
Est-ce qu’on peut encore, en tant que média foot européen, passer à côté d’un suivi assidu de la CAN ?
Je n’ai de leçons à donner à personne sur la manière de couvrir ce sport, chacun fait ce qu’il veut. Pour ma chaîne, j’ai choisi l’angle d’essayer de véritablement comprendre ce qui forme le récit d’une saison. Dans ce schéma, la Coupe d’Afrique des Nations, c’est hyper intéressant. Là, sur le mois de janvier, si je ne couvre pas ça, je rate quelque chose forcément. Imaginons que tu tombes dans le coma et que tu te réveilles un mois plus tard en ayant raté toute la Coupe d’Afrique des Nations : tu as raté par exemple la métamorphose absolue du statut de Brahim Diaz.
“Pour les autres sélections, le Maroc va être un problème à la Coupe du Monde”
Si le Maroc va au bout, tu as aussi manqué l’apogée footballistique d’un pays, ce point d’acmé d’un projet qui dure depuis une décennie maintenant et qui va les porter jusqu’à leur Coupe du monde. Comment est-ce que tu veux analyser le Maroc à la Coupe du monde 2026 si tu n’as pas vu la CAN ? C’est pour ça que pour mon avant-dernière vidéo sur Maroc-Nigéria en demi-finale, j’ai choisi l’angle : ‘le Maroc va être un problème à la Coupe du Monde’. Ce que je les vois faire actuellement sur ce tournoi est très intéressant pour ce qui arrive dans six mois au mondial.
Quel est ton pronostic pour la finale, et les clés tactiques du match ?
Depuis le début de la compétition, je vois le Maroc aller au bout, même après le match contre la Tanzanie que beaucoup voyaient comme mauvais pour X, Y, Z raisons. Je considérais que ce qu’il avaient réussi à produire dans ce match, c’est-à-dire la pression et la qualité technique collective, le jeu placé, le jeu positionnel, et même les coups de pied arrêtés : il y avait là tout les ingrédients du cocktail de la meilleure équipe du tournoi… même dans un match que certains considéraient comme raté. Maintenant, c’est une finale. Tu joues le Sénégal qui sait jouer des finales, qui sait gagner des finales, et toute l’ossature du Sénégal a déjà littéralement une CAN dans son étagère. Donc ils sont très forts, ça va être dur de les battre, mais le Maroc peut le faire.
“Si ce Maroc parvient à maintenir son niveau de pression, il gagnera sa CAN”
La clé tactique de ce match, c’est juste de continuer à miser sur ta force principale. La force principale du Maroc, depuis le début du tournoi, c’est la pression. C’est la meilleure sélection de pression du tournoi, et l’une des meilleures sélections de pression au monde. Cette première ligne, Abde, El Kaabi, Saibari, fait un travail monstrueux pour verrouiller, cadenasser, ligoter l’équipe adverse dans leur dernier tiers. C’est impressionnant, et grâce à ça, le Maroc a le plus haut total de récupération haute et de tirs générés. Puis, dans la deuxième ligne, il y a le travail de l’astronaute El Aynaoui qui est extraordinaire. Et enfin, dans la dernière ligne, Aguerd et Mazraoui font un travail de fou, qui fait qu’on n’a quasiment pas vu la couleur du maillot de Bounou depuis le début de la compétition. Si ce Maroc parvient à maintenir ce standard de 5 tirs cadrés en 6 matchs et parvient à jouer une bonne partie du match dans le camp sénégalais, il gagnera sa finale de CAN. Si le Sénégal réussit à se sortir de la pression – ce qu’ils n’ont pas trop réussi à faire contre le Mali par exemple – ce sera grâce à la réorganisation de Pape Thiaw avec Lamine Kamara. Dans ce cas, ils se retrouveront dans leur configuration préférée : pouvoir attaquer de l’espace avec leurs flèches. Je pense à un Sadio Mané lancé ou potentiellement en seconde période avec Mbaye que tu fais rentrer. Si on regarde face au Soudan en huitième de finale, toutes leurs occasions, tous leurs buts, sont venus d’actions rapides, de jeux direct, et ça tu peux l’avoir, si tu sors de la pression. Donc le match va se jouer sur la capacité de l’un à maintenir son niveau de pression, et l’autre, à s’en sortir.

