Certains départs marquent l’histoire par leur panache ou leur brutalité. Celui de Aziz Akhannouch n’appartient à aucune des deux catégories. Le 11 janvier, devant un bureau politique médusé, le président du RNI a annoncé qu’il ne briguerait pas de troisième mandat à la tête du parti. Sans discours d’adieu ni explications convaincantes. Certains de ses lieutenants nous parlent de “désordre et d’incompréhension” (lire dossier p.38). En octobre 2016, Akhannouch avait débarqué dans des conditions tout aussi opaques : parachuté à la tête d’un parti alors qu’il avait quitté la politique, appelé à la rescousse par un Mezouar démissionnaire après une défaite électorale.
Cette opacité est sa marque de fabrique. Absent face aux manifestations de la Gen Z. Quatre ans de mutisme érigé en mode de gouvernance. Et pourtant, les raisons de s’expliquer sont nombreuses. Selon les chiffres du HCP, il y a 36,7% de chômage chez les jeunes, les inégalités se creusent, la classe moyenne s’enlise. Des centaines de milliers d’emplois s’évaporent chaque année. Les soupçons de conflits d’intérêts se multiplient. Autant de maux qui ont ressurgi en octobre dernier lorsque la rue a exprimé sa colère.
Certes, sous son égide, la réforme de la protection sociale a avancé, la politique de l’eau a pris forme. Sur le front diplomatique, en tant qu’homme d’affaires et ancien ministre de l’Agriculture, il a contribué au maintien des bonnes relations avec Madrid et mouillé la chemise pour le renouvellement des accords agricoles avec l’Union européenne.
Sauf qu’aucune de ces victoires ne lui appartient vraiment. Le chantier de l’eau est une vision royale, Akhannouch n’en est que l’exécutant. La réconciliation avec l’Espagne répond à une stratégie du Palais dont il n’est qu’un rouage. Quant à la réforme de la santé, elle est aujourd’hui ralentie par celui-là même qui devait être chargé de sa bonne exécution. Plus grave encore : Akhannouch s’en est pris au travail d’instances constitutionnelles. Le CESE d’Ahmed Reda Chami, l’INPPLC de Bachir Rachidi, des voix critiques qu’il a publiquement attaquées et systématiquement marginalisées. Tout ce qui pouvait le contrarier a été neutralisé.
L’homme a contribué à la renaissance d’un RNI passé de quatrième formation politique en 2016 à premier parti du royaume en 2021. Sa fortune a permis de renforcer la formation, de ramener des notables, d’y injecter des moyens considérables. Sur le papier, le RNI est aujourd’hui l’un des partis les mieux structurés du pays. Mais Akhannouch n’a jamais réussi à remplir ces structures. Entre notables et militants de base, le parti n’a pas fait émerger de leadership intermédiaire.
“Akhannouch a gouverné en minimisant les risques, en évitant les confrontations et en laissant les autres prendre les coups. Il part sans rendre de comptes”
D’où la question qui se pose désormais : où iront ces notables ? Vers l’Istiqlal ou le PAM, seules formations capables de leur offrir les moyens de remporter des sièges électoraux ? Le 7 février à El Jadida, le RNI jouera son avenir entre une vieille garde qui a fait son temps et une jeune génération inexpérimentée. À moins que ce vide ne provoque précisément son retour. Car c’est là tout le paradoxe : faute d’alternative crédible, le congrès pourrait se transformer en plébiscite forcé. L’homme providentiel rappelé par défaut, consacré par l’absence de successeur qu’il a lui-même orchestrée.
Aziz Akhannouch détonne dans un paysage où la modification opportuniste des règles internes est devenue un sport national. Mais ce respect des statuts a les allures d’un abandon de poste — ou d’un pari calculé. Il a gouverné en minimisant les risques, en évitant les confrontations et en laissant les autres prendre les coups. Il part sans rendre de comptes. Et c’est peut-être bien ça le plus troublant : même son départ pourrait n’être qu’une manœuvre de plus.
