[Tribune] Réforme du système de retraite au Maroc : quel régime de prévoyance sociale aspirons-nous à instaurer ?

Le dossier des retraites au Maroc transcende la simple arithmétique comptable ou l'exercice actuariel formel, confiné à des modélisations mathématiques abstraites, dont les implications financières sont inévitablement reportées sur les cotisants actifs, au détriment des bénéficiaires retraités.

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Image d'illustration. Crédit: Aziz Acharki/Unsplash

Il s’agit fondamentalement d’une interrogation philosophique et éthique : quelle obligation sociétale envers celles et ceux qui ont dédié leur existence professionnelle au labeur ? Que recouvre la notion de « dignité » au crépuscule de la vie active ? La retraite constitue-t-elle une gratification différée ou un droit fondamental à la sécurité sociale, indépendamment des vicissitudes économiques, de la précarité des trajectoires professionnelles, des disparités salariales et des carences en matière de gouvernance institutionnelle ?

Abdelilah Elkhadri, chercheur en économie et gestion à l’Université Mohammed V de Rabat (FSJES Souissi).Crédit: DR

Ceux qui circonscrivent le débat sur le déséquilibre des caisses de retraite à des mesures paramétriques, telles que le relèvement de l’âge légal de départ ou l’augmentation des taux de cotisation, postulent implicitement que la crise relève d’une fatalité démographique inexorable. Or, la crise réelle réside dans la configuration institutionnelle elle-même : quelle est la genèse du système ? Quels sont les modalités de sa gestion ? Quelles stratégies d’allocation des capitaux sont adoptées ? Et pour quelle raison a-t-on opéré une dissociation entre l’assurance et la retraite, alors qu’elles forment les deux faces indissociables d’une même devise de protection sociale ?

Aux origines du concept de retraite

Dans l’histoire de l’État providence moderne, la retraite n’a pas émergé comme une forme d’assistance caritative, mais comme un pilier du contrat social : l’État s’engage à sauvegarder la sénescence au même titre qu’il assure la sécurité publique. En Allemagne, à la fin du XIXe siècle, les fondations des régimes obligatoires de sécurité sociale ont été posées. La loi sur l’assurance vieillesse et invalidité, adoptée en 1889 et effective en 1891, s’inscrivait dans un cadre plus large incluant l’assurance maladie (1883) et l’assurance accidents du travail (1884). Le sens profond de cette évolution est patent : la retraite n’a jamais été envisagée comme un simple compte d’épargne individuel, mais comme une structure solidaire intégrant cotisations, investissements et couverture mutualisée des risques – maladie, invalidité, vieillesse, entre autres.

Au fil du temps, les États ont tiré une leçon impérieuse : lorsqu’un régime de retraite se mue en un mécanisme de répartition pure, financé exclusivement par les générations actives sans une gestion rigoureuse des investissements et sans mutualisation des aléas, il s’expose à une vulnérabilité accrue face aux déséquilibres démographiques ou aux ralentissements conjoncturels – a fortiori lorsque ces facteurs se conjuguent, comme observé dans de nombreux contextes nationaux contemporains.

Pluralité des régimes, un unique déséquilibre : l’érosion de la soutenabilité financière

Au Maroc, le défi ne saurait être réduit à une pénurie de ressources financières stricto sensu. Les flux monétaires sont substantiels. Selon le douzième rapport annuel sur la stabilité financière émanant de Bank Al-Maghrib, de l’Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale, ainsi que de l’Autorité marocaine du marché des capitaux, les cotisations aux régimes de retraite ont atteint environ 66,8 milliards de dirhams en 2024, contre 71,1 milliards de dirhams en pensions distribuées. Les réserves accumulées des divers régimes s’élèvent, quant à elles, à près de 327 milliards de dirhams.

Ces indicateurs mettent en lumière une réalité incontestable : un système en déséquilibre structurel, où les dépenses excèdent les recettes, loin d’un simple aléa cyclique. Une analyse granulaire des points de friction révèle des failles encore plus saillantes. D’après des sources officielles relayées par la presse nationale, la Caisse marocaine des retraites a affiché un déficit technique de 9,8 milliards de dirhams en 2023, avec une projection alarmante : l’épuisement des réserves pourrait survenir d’ici 2031 sans interventions structurelles.

Lorsqu’un régime public atteint l’horizon d’épuisement des réserves, il ne s’agit pas d’un simple artefact comptable, mais d’une alerte politique et déontologique qui interroge l’avenir du droit à une retraite digne, menacé de devenir captif de palliatifs conjoncturels.

Un paradigme institutionnel défectueux : du recyclage des cotisations à la génération de la richesse

Le dysfonctionnement cardinal réside, à notre avis, dans un modèle de gestion qui consiste à réallouer les cotisations des actifs pour financer les pensions courantes, en pariant, sans garantie, sur la pérennité des contributions futures. Ce paradigme peut s’avérer viable dans une société démographiquement jeune, soutenue par une croissance économique robuste. Il se transforme cependant en risque systémique lorsque la pyramide des âges s’inverse, que la précarité s’amplifie et que le marché du travail reste largement informel.

Par ailleurs, les « dysfonctionnements de gouvernance » ne constituent pas une allégation vague, mais des anomalies concrètes : allocations aléatoires d’actifs, dépenses de gestion excessives, manque d’audit régulier et faible reddition de comptes. En l’absence d’investissements performants, les gestionnaires n’ont d’autre recours que de transférer le fardeau du déficit cumulé aux affiliés – via des hausses de cotisations, des baisses de pensions ou un report de l’âge de liquidation. C’est précisément là que gît l’objection fondamentale : la retraite ne saurait se muer en sanction différée.

L’exemple choquant : des pensions de 200 ou 500 dirhams… Quelle effectivité du principe de dignité ?

“Comment envisager, dans le Maroc du 21e siècle, qu’un retraité subsiste avec une pension inférieure au coût locatif d’un logement modeste en zone rurale ?”

Abdelilah Elkhadri, chercheur en économie et gestion à l'Université Mohammed V de Rabat

Nul besoin de modélisations complexes pour appréhender l’ampleur de la dérive. Comment envisager, dans le Maroc du XXIe siècle, qu’un retraité subsiste avec une pension inférieure au coût locatif d’un logement modeste en zone rurale ? Pour précision, il a été officiellement décrété qu’à compter du 1er mai 2025, certains salariés du secteur privé (dont la durée d’assurance oscille entre 1 320 et 3 240 jours) bénéficieront d’une pension minimale de vieillesse comprise entre 600 et 1 000 dirhams mensuels, selon la durée contributive, assortie d’une couverture médicale au titre de l’assurance maladie obligatoire.

Dans un État qui ambitionne d’incarner le modèle social, si tel est le « plancher » octroyé par un régime fondé exclusivement sur le quantum des cotisations, comment s’étonner que les justiciables perçoivent ces mécanismes non comme des garants de dignité, mais comme des vecteurs d’appauvrissement au stade de la vulnérabilité accrue ?

Il convient de l’affirmer sans ambages : corréler la pension uniquement au niveau des contributions, dans un marché du travail marqué par l’inégalité, l’informalité et des rémunérations modestes, engendre mécaniquement des prestations indignes. Or, l’indignité n’est pas un quantum arithmétique, elle constitue une atteinte au noyau dur du droit à une existence décente, tel que consacré par les normes constitutionnelles et internationales.

Retraite et assurance : Pourquoi dissocier les composantes d’un même régime de protection sociale ?

Il est institutionnellement irrationnel de confiner la retraite à des caisses exsangues, tandis que les branches assurantielles – intrinsèquement lucratives – évoluent en silos, sans contribution à l’équilibre global.

Philosophiquement, la sénescence n’est pas un risque disjoint de la maladie, de l’invalidité ou d’autres aléas ; elle en représente l’aboutissement. Séparer la retraite de l’assurance équivaut à disjoindre les risques de leurs mécanismes de financement, laissant la caisse de retraite isolée face aux flux de dépenses, privée des synergies offertes par des secteurs générateurs d’excédents. Pourtant, ces domaines forment les deux faces d’une même monnaie : celle de la sécurité sociale.

Une vision alternative : du régime de répartition au fonds souverain d’investissement social

La réforme authentique ne se limite pas à un ajustement actuariel, mais implique une refondation conceptuelle autour de quatre piliers essentiels :

“La retraite s’érige en droit inhérent à la citoyenneté, non en privilège sectoriel”

Abdelilah Elkhadri, chercheur en économie et gestion à l'Université Mohammed V de Rabat

Premièrement – la généralisation et l’universalité : Aucun régime de retraite viable ne saurait exister sans une couverture exhaustive, englobant artisans, professions libérales et travailleurs indépendants. La retraite s’érige en droit inhérent à la citoyenneté, non en privilège sectoriel. L’élargissement de l’assiette contributive atténue ainsi la fragilité du financement.

Deuxièmement – l’unification des régimes de base : Les régimes de base doivent être harmonisés pour assurer une gestion cohérente, tout en préservant l’espace pour des compléments privés. La fragmentation engendre des iniquités, dilue la mutualisation des risques et émousse la capacité d’investissement et de négociation. L’objectif vise un régime de base unique (pôle central), complété par des dispositifs additionnels facultatifs et sectoriels.

Troisièmement – l’intégration de la retraite et de l’assurance dans une architecture unifiée : Il ne s’agit pas d’établir un monopole, mais d’instaurer une complémentarité financière et une mutualisation des risques. Les rendements assurantiels, les mécanismes de réassurance et la performance des portefeuilles doivent étayer la retraite plutôt que de l’isoler.

Quatrièmement – vers un fond souverain d’investissement : Les caisses de retraite doivent se muer en fonds souverains d’investissement stratégique, détenant des participations durables dans des secteurs clés : infrastructures, énergie, télécommunications, logistique portuaire, agro-industrie, économie numérique, etc., afin de générer des rendements à long terme. L’ambition n’est pas la spéculation sur les fonds publics, mais la création de revenus pérennes assurant les fondements d’une existence digne.

La pension : de la logique contributive à celle du minimum vital

Tel est le pivot éthique cardinal. Les équations actuarielles sont indispensables pour protéger le système des dérives cumulatives, et non pour augmenter les cotisations au dépens des affiliés, sous couvert de réforme.

Les cotisations doivent être proportionnelles aux rémunérations sans éroder le pouvoir d’achat, tandis que la pension de base s’ancre sur un minimum vital indexé sur l’indice des prix à la consommation, et non sur les seules contributions accumulées dans un contexte économique structurellement inégalitaire.

Dans cette optique, l’instauration d’une pension minimale (progressivement relevée de 1 000 vers 2 800 dirhams sur une décennie) et d’un plafond (par exemple, 12 000 dirhams) constitue une politique publique équilibrée. Elle prévient la paupérisation tout en évitant que la caisse ne devienne une rente pour une élite. Les aspirants à des prestations supérieures recourront aux régimes complémentaires.

L’âge de liquidation : 63 ans, sans prolongation indue au préjudice de l’intégrité physique et morale

“Reporter l’âge de retraite au-delà de 63 ans, dans un système de santé inadapté au vieillissement, ne relève pas de la réforme, mais d’une contrainte abusive”

Abdelilah Elkhadri, chercheur en économie et gestion à l'Université Mohammed V de Rabat

Reporter l’âge de retraite au-delà de 63 ans, dans un système de santé inadapté au vieillissement, ne relève pas de la réforme, mais d’une contrainte abusive. La sénescence n’équivaut pas à une phase productive antérieure, mais à un temps de repos, de soins et de reconnaissance.

Une réforme qui évalue l’individu uniquement à l’aune de ses années contributives, en occultant sa vulnérabilité et son droit à la quiétude, s’oppose à l’essence humaine.

La retraite comme politique holistique de bien-être

Discourir sur la retraite excède les transferts pécuniaires. Il s’agit d’un bouquet de services : prise en charge sanitaire – notamment le développement de la gériatrie, mobilité, loisirs, engagement associatif, culturel, intellectuel, sportif ou spirituel. Favoriser l’inclusion des seniors dans la société civile prévient l’isolement, distinguant ainsi une simple «allocation » d’une « existence post-professionnelle » épanouie.

Une réforme qui ne protège pas les vulnérables n’en est pas une

La crise des retraites au Maroc n’est pas une fatalité. Même si les indicateurs financiers dévoilent un déficit, la faille est moins comptable que structurelle, enracinée dans la philosophie de gestion : déséquilibres persistants entre ressources et engagements, déficits techniques récurrents, menace d’épuisement des réserves et pensions minimales qui vident la retraite de sa substance humaniste.

Dès lors, toute réforme sérieuse doit trancher sur la question suivante : aspirons-nous à un régime qui sauvegarde la sénescence, ou à un mécanisme qui se borne à comptabiliser les cotisations ?

Si nous visons une réforme véritable, à la hauteur des attentes du peuple marocain et fidèle à l’esprit de l’État social, la trajectoire est limpide : universalité de la couverture, unification du régime de base, intégration de la retraite et de l’assurance au sein d’une architecture cohérente, gouvernance rigoureuse, investissement souverain générateur de revenus stables, et instauration d’un minimum vital (2 800 dirhams), garantissant une vie digne et non une simple survie dans les affres de la précarité.

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