Une semaine au centre du monde

Par Yassine Majdi

Il s’agit peut être du miroir déformant des algorithmes. Ou peut-être pas. Depuis dimanche soir, notre pays capte l’attention d’une audience planétaire. Des milliers de journalistes présents au Maroc, un volume “sans précédent”, et une compétition regardée de New York ( par le maire de la Grande Pomme) à la Chine en passant par l’Espagne, la France, le Royaume-Uni et sur les rives du Golfe persique. De par sa médiatisation, la CAN 2025 est déjà la plus grande de l’histoire.

“Cette CAN, c’est une vitrine autrement plus efficace que les millions de dirhams de budgets publicitaires que le Maroc peut consacrer à son tourisme”

Yassine Majdi

Et c’est là que réside l’intérêt pour le Maroc d’organiser cette compétition. Cette CAN, c’est une vitrine autrement plus efficace que les millions de dirhams de budgets publicitaires que le Maroc peut consacrer à son tourisme. Au-delà de la campagne “Visit Morocco”, c’est le travail accumulé par l’ONDA, l’ONCF et Autoroutes du Maroc (pour ne citer que ces organismes) depuis près d’une décennie. Des gares TGV aux autoroutes, le Maroc expose ses arguments.

Cette CAN n’est d’ailleurs qu’un galop d’essai. Le véritable objectif se nomme Mondial 2030, et l’ampleur des moyens mobilisés dépasse le cadre d’un événement sportif. Enveloppe globale de 152 milliards de dirhams, 430 km de LGV supplémentaires, capacité aéroportuaire portée à 80 millions de passagers, 200 nouveaux hôtels… ce n’est pas seulement du football. C’est une accélération programmée du développement, avec le sport comme un des vecteurs.

La CAN 2025 est habitée aussi par une dimension géopolitique. Elle est la concrétisation d’une stratégie africaine plus large. Presque neuf ans après le retour du Maroc au sein de l’Union africaine, le royaume a multiplié les initiatives pour renforcer ses liens avec son continent : diplomatie économique, présence bancaire et télécoms, coopération sécuritaire et soft power religieux. Le football permet aussi de guérir une fracture symbolique.

En 2014, le Maroc avait été sanctionné et s’était vu retirer l’organisation de la CAN 2015 après avoir demandé le report de la compétition à cause du virus Ebola. Un épisode qui avait creusé un fossé avec le reste de notre continent, qui avait perçu notre pays comme hautain, voire ne se considérant pas comme africain. La CAN 2025 met fin à cette parenthèse malheureuse. Des journalistes venus de tout le continent — y compris de pays historiquement sympathisants du Polisario — peuvent désormais constater de visu la trajectoire empruntée par le pays. Et comprendre que ce développement, le Maroc entend le porter également vers ses provinces du Sud.

“Si Fouzi Lekjaâ a su piloter le chantier footballistique, si Amine Tehraoui semble bousculer les lobbies de la santé, d’autres secteurs — l’éducation en tête — peinent à afficher le même bilan”

Yassine Majdi

Ces beaux stades et cette publicité pour le Maroc ne remplaceront ni les hôpitaux défaillants, ni les écoles en souffrance et ne se concrétisent pas encore par les emplois que les Marocains attendent. Les manifestations de la Gen Z d’octobre l’ont rappelé.

Cette CAN, loin d’invalider la colère, ne fait que renforcer l’exigence. Car si Fouzi Lekjaâ a su piloter le chantier footballistique avec méthode et résultats, si Amine Tehraoui semble bousculer les lobbies de la santé avec un volontarisme rare, d’autres secteurs — l’éducation en tête — peinent à afficher le même bilan malgré des enveloppes conséquentes. Une fois les projecteurs éteints et les visiteurs repartis, c’est sur ce terrain-là qu’on attendra ce gouvernement au tournant. Le miroir des algorithmes amplifie peut-être, mais il ne déforme pas tout.