Au coup d’envoi de la CAN, nous serons en 11e place du classement FIFA. Avec dix-huit victoires consécutives au compteur, des attaquants en feu, un milieu bouclé, et une défense qui inquiète un peu, mais qui a les moyens de tenir. Derrière, le meilleur gardien du continent, un certain Yassine Bounou, qu’on ne présente plus. Il ne manque qu’une chose : que les planètes s’alignent, pour une fois. Que cette équipe transporte derrière elle quarante millions de Marocains qui n’attendent que ça : vaincre enfin le signe indien et remporter cette CAN. Aujourd’hui, je ne vais pas vous parler de la compétition et de football. Ni de poteaux rentrants ou sortants, ni de bloc bas ou tactique barbante. Je me permets de vous parler d’une autre facette de ce sport, à mi-chemin entre le jeu et ses fantômes.
“La CAN, c’est une séance d’exorcisme collective. Un moment où l’on replonge, malgré nous, dans un demi-siècle de frustrations accumulées”
Admettons-le : au Maroc, la CAN n’est jamais vraiment une simple compétition de ballon. C’est une séance d’exorcisme collective. Un moment où l’on replonge, malgré nous, dans un demi-siècle de frustrations accumulées. Cinquante ans sans toucher l’or. Cinquante ans à attendre ce qui est, pour beaucoup, une évidence nationale, mais qui continue de nous échapper. Comme une pièce manquante dans un puzzle pourtant familier. En 1988, la dernière fois qu’on a organisé cette CAN, on sortait d’une Coupe du Monde mémorable au Mexique. Résultat : élimination en demi-finale, comme si Mexico 86 n’avait jamais existé. En 2023, c’était encore plus cruel : revenir d’une demi-finale mondiale pour sortir dès les huitièmes relevait d’une ironie féroce. La CAN ne récompense pas les CV, elle teste les nerfs.
Le vrai danger, avant même les adversaires, c’est le vécu. Les souvenirs qui s’invitent sans prévenir. Tout le monde le sait : les supporters, les dirigeants, le Marocain qui ne regarde qu’un match sur deux, Walid Regragui… et les joueurs. Sinon, comment expliquer ces jambes qui se raidissent quand approche la 90e minute ? Comment expliquer le penalty manqué de Hakimi face à l’Afrique du Sud en 2023 ? Ou celui de Ziyech contre le Bénin en 2019, lors d’une CAN où l’on se voyait presque en haut du podium ?
Et il y a ces traumas invisibles, les pires, ceux auxquels on a participé, malgré nous. Comme lorsque, en bons samaritains, on a permis la qualification de la Côte d’Ivoire en 2023, avant de voir les Éléphants accomplir ce que nous rêvons de faire depuis cinq décennies : revenir d’entre les morts, renverser des matchs impossibles, filer en finale, puis soulever le trophée. Et toujours la même question, murmurée : “Pourquoi pas nous ?”
“Chaque joueur devra assumer cette responsabilité vertigineuse : mettre fin à un demi-siècle d’attente”
Dans moins de quinze jours, la liste finale sera annoncée. Chaque joueur devra assumer cette responsabilité vertigineuse : mettre fin à un demi-siècle d’attente. Je le dis et je le maintiens : notre blocage est plus psychologique que sportif. La CAN, c’est une épreuve mentale. Ce n’est pas qu’on ne sait pas gagner, c’est qu’on veut trop bien faire. Si on casse la malédiction des quarts de finale, on va dérouler. Ma crainte est ailleurs : les blessures, les scénarios absurdes, les coups du sort qui semblent avoir été écrits spécialement pour nous.
On a connu toutes les formes d’élimination possibles. Il ne reste que le forfait administratif pour compléter la collection. Mais cette CAN, celle-ci, porte autre chose. Une attente, un alignement, une intuition collective, presque palpable. Alors que la Coupe arabe (du 1er au 18 décembre) est imminente, les esprits sont ailleurs. L’objectif, unique, obsédant : la couronne africaine. Alors oui, quand il s’agit de CAN, on chasse des démons. Mais peut-être que cette fois-ci, vu qu’on sera à la maison, nos démons trembleront un peu plus que nous.
