À moins de quarante jours de la CAN 2025, le Maroc respire court. Le pays entier compte les dodos comme avant un mariage, sauf qu’ici, on ignore si la noce finira en liesse ou en rupture consommée. Depuis 1976, la couronne africaine se refuse à nous. Cinquante ans bientôt que les Lions poursuivent une ombre dorée. Et cette fois encore, le scénario s’annonce angoissant : le capitaine Achraf Hakimi, blessé, pourrait manquer le début de compétition.
Walid Regragui, lui, garde le sourire. En conférence de presse, à la veille des deux matchs amicaux de novembre contre le Mozambique et l’Ouganda, il est apparu étonnamment calme. Fatigué par des débats stériles, peut-être, ou parce qu’il sait que plus rien ne s’explique vraiment à l’approche d’une CAN. Le Marocain, par nature, ne fait pas confiance à cette compétition. Trop de souvenirs qui piquent : 1988 à la maison, 2004 à Tunis, 2017 au Gabon, 2019 en Égypte, 2023 en Côte d’Ivoire… On a tout connu : les poules sans saveur, les éliminations traumatisantes face au Bénin ou à l’Afrique du Sud. On a pleuré, juré de ne plus jamais y croire, puis on a recommencé, parce qu’au fond, on veut y croire encore.
“Le Marocain est prêt à aimer ses Lions pour le meilleur. Mais pour le pire, il préfère zapper, il ne veut même pas y penser.”
Cette CAN n’est pas une CAN comme les autres. Elle se jouera chez nous. Regragui le sait : il n’a pas seulement une équipe à aligner, mais un pays à réconcilier avec ses fantômes. Son mot d’ordre : “L’union sacrée”. Deux mots qui sonnent bien avant le coup d’envoi, et qu’on répète à chaque désillusion. Le Marocain est prêt à aimer ses Lions pour le meilleur. Mais pour le pire, il préfère zapper, il ne veut même pas y penser.
Cette union, il faut la mériter. Elle ne se décrète pas en conférence de presse, elle se construit au fil des matchs, des victoires qui fédèrent, des frayeurs qui rapprochent. Tant que le ballon roule dans le bon sens, les drapeaux fleurissent, les cafés se remplissent, les visages s’illuminent. Un peu comme au Qatar. Mais quand la balle refuse d’entrer, l’union se fissure. C’est la règle tacite de notre passion : la ferveur est fidèle oui, mais jamais aveugle.
L’exemple ivoirien reste dans toutes les têtes. En 2023, les Éléphants avaient eux aussi prêché l’union sacrée. Jusqu’à la claque contre la Guinée équatoriale, puis le chaos. Le pays a tremblé, les supporters ont grondé, les joueurs ont douté, le sélectionneur a été remercié. Et c’est le Maroc, déjà qualifié, qui, en battant la Zambie à San Pedro, a offert à la Côte d’Ivoire une place de meilleur troisième. Un geste de bon samaritain, fraternel, qui allait, sans qu’on le sache, offrir le trophée aux Éléphants. Ironie cruelle : nous, grands favoris éliminés en huitièmes, avons ressuscité le futur champion.
Cette histoire-là, les Marocains la connaissent par cœur. Elle nous rappelle que dans le football, tout se joue à un fil, un détail. Un poteau rentrant, un poteau sortant. Les unions les plus solides se nouent certes dans la douleur, mais les promesses d’avant tournoi s’évaporent souvent dès le premier but encaissé.
Alors, à moins de quarante jours de la CAN, le Maroc s’apprête à retrouver ses Lions, à Tanger, une dernière fois avant la grande aventure. Le pays rêve d’une revanche, d’un trophée, d’un sourire collectif qui effacerait cinquante ans de frustrations. Mais le destin, comme le ballon, n’a jamais aimé les certitudes. N’est-ce pas Walid ?
Cette union sacrée que tout le monde appelle de ses vœux, il faudra la préserver quand la peur reviendra, quand la pluie tombera, quand les jambes trembleront.
Parce qu’au bout du compte, ce n’est pas le public, ni même le coach, qui décidera si elle sera sacrée ou sacrifiée. C’est le ballon. Toujours lui. Celui qui, depuis 1976, choisit son camp. Et qui, cette fois, on l’espère, choisira enfin le nôtre.
