Livré avec amour... et protection sociale

Par Yassine Majdi

Ils roulent vite et grillent (souvent) les feux. Ils livrent des dizaines, voire parfois des vingtaines de burgers et doivent tout de même compter leurs dirhams en fin de journée. Entre vous et eux, quelques applications. Et derrière ces applications, une économie qui explose : 10.000 livreurs sillonnent aujourd’hui les villes du royaume. Ils constituent les forces vives d’un secteur qui brasse actuellement près de 4 milliards de dirhams, selon les estimations des acteurs du secteur. On parle d’une croissance annuelle à deux chiffres.

Cette révolution change nos villes. Désormais, les va-et-vient des motos chargées de sacs Glovo, Kooul ou encore Kaalix sont devenus le quotidien de nos jungles urbaines. Au milieu des embouteillages de Casablanca, Rabat ou Tanger, c’est une nouvelle économie qui circule. Elle crée des emplois, génère de la visibilité et du chiffre d’affaires pour les restaurants, change nos habitudes de consommation… Mais elle bouscule également : incivilités, non-respect du Code de la route, conditions difficiles pour les restaurants en mal de popularité…

“Nous voulons faire partie des pays pionniers à encadrer le secteur” de la livraison, annonce Younes Sekkouri

La situation aurait pu rapidement dégénérer. Mais l’Exécutif a décidé de réguler avant que la situation ne devienne incontrôlable. Du côté du ministre de l’Emploi, Younes Sekkouri, les contours d’une nouvelle réforme du Code du travail, intégrant pour la première fois le secteur de la livraison, sont en train d’être tracés. “Nous voulons faire partie des pays pionniers à encadrer ce secteur, annonce-t-il. Le message est clair : transformer cette économie sauvage en secteur structuré.

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Concrètement, qu’est-ce qui va changer ? Rémunération minimale garantie, comme Glovo qui instaure déjà 22 dirhams de l’heure pour les livreurs ayant opéré au moins une commande. Formation professionnelle pour apprendre le métier – car oui, livrer correctement, c’est un métier. Transparence des algorithmes qui décident qui travaille et quand. “Permis livreur” pour réduire les accidents. Responsabilisation des plateformes vis-à-vis de leurs travailleurs…

“Six millions de Marocains pourraient adopter la food delivery, contre 500 000 aujourd’hui”

Yassine Majdi

L’enjeu dépasse la simple livraison. Cette réforme pourrait entraîner une réaction en chaîne bénéfique pour l’économie. Les restaurateurs subissaient jusque-là des commissions pouvant dépasser 30%. Elles sont désormais plafonnées grâce à l’accord Glovo-Conseil de la concurrence. Conséquence, les restaurateurs pourront (un peu mieux) respirer financièrement, embaucher et améliorer leur service. Le secteur de la restauration, qui vit souvent dans l’ombre de l’informel, aurait enfin les moyens d’en sortir. Les chiffres donnent le vertige : si les projections se réalisent, 6 millions de Marocains pourraient adopter la food delivery, contre 500.000 aujourd’hui.

Reste la question de la route. Comment transformer des livreurs pressés par le temps en conducteurs exemplaires ? Glovo mise sur la technologie : un “safety score” qui récompense les bons comportements, mais dont la réelle efficacité reste à prouver. D’autres préfèrent la surveillance humaine directe. Les méthodes divergent, l’objectif converge : professionnaliser un secteur.

Cette réforme dessine le travail de demain : multi-plateformes, temps partiel assumé, protection sociale adaptée… Le Code du travail évolue vers les réalités du XXIe siècle. D’autres secteurs suivent déjà cette transformation. Uber prépare discrètement son retour au Maroc, sept ans après son départ, car l’État travaille sur un cadre légal pour les VTC. Les règles du jeu s’écrivent pour toute l’économie numérique. Enfin, serait-on tenté de dire.

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