Smyet bak ?

Rahhou.
Smyet mok ?
Aïcha.
Nimirou d’la carte ?
R439413.
Vous vous décrivez comme un “mercenaire de l’engagement”, pas comme un militant. Pourquoi cette distinction ? Le statut d’ “artiste engagé” n’est pas assez bien pour vous ?
Je refuse d’être ce militant qui adopte une cause comme un combat personnel à défendre coûte que coûte, jusqu’à l’épuisement. Moi, j’ai besoin de défendre plusieurs causes. Alors oui, j’assume ce rôle de « mercenaire » : je viens, je me bats, j’apporte ce que j’ai à offrir et je repars. Je serai là où l’on aura besoin de moi, le temps d’une guerre.
Vous traitez des sujets lourds comme les Printemps arabes, le racisme, la cause palestinienne ou encore la montée de l’extrême droite. La bataille sera longue…
Une guerre, ce n’est pas une seule bataille : c’est une suite de combats, souvent dispersés, parfois épuisants. Moi, je choisis mes batailles, car on ne peut pas être partout, tout le temps. Ouvrez un journal aujourd’hui : il y a la Palestine, l’islamophobie, le racisme, les violences policières, les féminicides. Parfois, j’y réagis en faisant un dessin, mais j’ai l’impression que ça ne sert à rien.
En gros, vous choisissez les batailles les plus “instagrammables”. Celles qui plaisent le plus à l’algorithme…
Je ne fonctionne pas comme ça, et j’en ai payé le prix : j’ai été “shadowbanné” par Instagram car je parle de certains sujets, comme la Palestine, en sachant très bien que certains hashtags peuvent condamner à l’invisibilité. Le système te punit pour avoir pris position : tes publications ne circulent plus, ton nombre d’abonnés stagne alors même que ta popularité, elle, est bien réelle. Aujourd’hui, je suis plus populaire que ce que mes chiffres laissent croire.
Vous refusez les assignations identitaires, mais vous êtes devenu la mascotte bien pratique de toutes les initiatives “diversité /identité”. Ça fait quoi d’être un “bon racisé utile” ?
“Je suis peut-être celui qui rassure un peu, qui adoucit les angles. Mais le “racisé utile”, celui qu’on met en avant pour valider une posture, un discours, une politique… ce n’est pas moi ! ”
Je ne pense pas être le bon “racisé utile”. Il y en a bien d’autres qui remplissent ce rôle mieux que moi. Je suis peut-être celui qui rassure un peu, qui adoucit les angles. Mais le “racisé utile”, celui qu’on met en avant pour valider une posture, un discours, une politique… ce n’est pas moi ! La preuve : quand Emmanuel Macron est venu au Maroc, j’ai reçu une invitation pour l’accompagner. Je l’ai refusée, car je ne veux justement pas endosser ce rôle.
Diaspora, identité, mémoire… Ce sont toujours les mêmes thématiques qui reviennent dans votre travail. Vous êtes trop paresseux pour sortir de votre zone de confort ?
Effectivement, ce qui a été publié en bande dessinée s’inscrit, d’une certaine manière, dans une logique de diaspora. Comme dans tout projet artistique, il faut aussi composer avec les attentes de la maison d’édition.
Et pour qu’elle s’y retrouve, il arrive qu’on doive parfois s’orienter vers des représentations un peu “cliché”. Mais non, l’idée n’a jamais été de m’enfermer dans une identité exclusivement arabe, si c’est ce que vous sous-entendez.
Dans Gribouillages (sorti en 2018), vous racontez votre rencontre dans un train avec un imam qui vous éclaire sur la compatibilité entre votre foi en l’islam et votre activité de dessinateur avec ces mots : “Si tu fais du bien avec tes dessins, alors continue.” Il vous fallait donc une fatwa pour vous engager pleinement dans votre art ?
“Quand cet imam m’a dit que (dessiner) ce n’était pas interdit, j’ai ressenti un certain soulagement. Être artiste et musulman est extrêmement complexe”
J’ai longtemps culpabilisé de dessiner. Enfant, on m’a très vite fait comprendre que c’était interdit : on ne dessine pas des êtres humains, point. Pourtant, quelque chose en moi me poussait vers l’art, sans que je comprenne pourquoi. Était-ce une tentation diabolique ? Ou était-ce simplement moi, attiré par ce moyen d’expression ?
Alors, quand cet imam m’a dit que ce n’était pas interdit, j’ai ressenti un certain soulagement. Peut-être qu’il disait n’importe quoi, mais j’avais besoin d’entendre ça, de me dire que je n’étais pas en train de me détruire.
Être artiste et musulman est, de mon point de vue, extrêmement complexe. On est constamment confronté à des contradictions intérieures.
Donc, vous êtes convaincu maintenant : on peut dessiner sans brûler en enfer ?
Je continue parfois de penser que je finirai peut-être en enfer parce que j’ai goûté à quelque chose d’interdit… mais qui suis-je pour en juger ? Je ne sais pas si c’est de la peur, mais je me demande constamment si ce que je fais est juste et bien. Il m’est même arrivé de me demander si le fait de vouloir me tourner davantage vers l’écriture n’était pas, quelque part, une manière inconsciente de me rassurer (il travaille sur le projet d’un roman) en me disant que ça, au moins, c’est permis.
Ce sont des pensées intrusives, j’en ai conscience. Et pourtant, ça ne suffit pas toujours à les remettre à leur place. Tous les ans, je vis une sorte de « bad trip ». C’est devenu un rituel étrange.
“Souvenirs du bled”, c’est votre quatrième livre : 60 illustrations pour décrire l’itinéraire de la route France‑Maroc, la famille au bled, les sodas sucrés… De l’exotisme pour un public français ou des clichés nostalgiques ?
“En vrai, la route du bled, c’était une galère. Ce livre, c’est un bonbon pour les trentenaires et quadragénaires, ceux qui ont connu ces voyages interminables en voiture, coincés entre les valises, sans clim”
Dans ce livre, j’avais envie de m’inscrire dans l’histoire de la diaspora maghrébine. Une histoire qui commence timidement à être racontée, mais souvent très mal. Beaucoup restent enfermés dans des clichés : la route du bled, c’était trop bien, les vacances au pays, la famille, le soleil… Moi, j’ai voulu m’éloigner de ce récit idéalisé.
En vrai, la route du bled, c’était une galère. Ce livre, c’est un bonbon pour les trentenaires et quadragénaires, ceux qui ont connu ces voyages interminables en voiture, coincés entre les valises, sans clim. Ce livre, je l’ai pensé comme un concentré de nostalgie. Un souvenir sucré, pas toujours objectif, mais précieux. Parce qu’il y a des choses de cette époque qui, peu à peu, disparaissent.
Résidences artistiques au Maroc, focus sur les identités diasporiques… Vous devenez thérapeute de groupe pour artistes déracinés ?
J’essaie de réconcilier les artistes avec le Maroc et avec leur culture. Je pense que c’est essentiel. Beaucoup d’artistes issus de la diaspora et qui participent à nos projets ont ce besoin de renouer avec le Maroc. On construit souvent quelque chose à mi-chemin entre les origines et la réalité diasporique. Côté marocain, il y a une richesse incroyable à découvrir : des artistes, des facettes multiples, des univers qu’on ne soupçonne pas. L’idée n’est surtout pas de débarquer avec nos gros sabots de Français en disant : regardez ce qu’on sait faire, écoutez-nous.
On est plutôt dans une dynamique d’échange : on a autant à apprendre d’eux qu’ils peuvent apprendre de nous. Leur façon de penser et leur cadre de création sont souvent très différents des nôtres, et c’est justement cette différence qui rend la rencontre si enrichissante.
PV
Illustrateur, auteur, caricaturiste… et un peu psy sur les bords, Rachid Sguini, alias Rakidd, gribouille autant pour s’expliquer le monde que pour se comprendre lui-même. Identité diasporique, foi et création, spleen post-vacances au bled : il oscille entre introspection douce et vacheries bien senties.
Mais s’il est engagé, c’est sans l’uniforme du militant en croisade. Rakidd préfère les uppercuts bien cadrés aux leçons de morale. Pour dénoncer le viol collectif d’une jeune fille au Maroc (l’affaire Khadija en 2018), il dessine le drapeau national éclaboussé de sang. Au sujet de ce dessin, il précise aussitôt : “Je n’attaque jamais le Maroc, j’attaque les faits divers.” Subtilité ou défense préventive ?
Auteur du Monde de Rakidd (2016), de Gribouillages (2018) ou encore du Petit Manuel antiraciste (2019), il poursuit son chemin entre Paris, Casablanca et ses souvenirs. Toujours armé d’un stylet trempé dans l’ironie.
