Photographie : 38 artistes marocains conquièrent Arles

C’est une première : 38 photographes marocains sont à l’honneur aux Rencontres de la photographie d’Arles 2025. Deux expositions phares, organisées par l’Association marocaine d’art photographique, ainsi que par les Rencontres de la photographie de Marrakech, y dévoilent la vitalité d’une scène artistique encore en quête de reconnaissance.

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Si le nom des Rencontres de la photographie d’Arles ne résonne pas autant que celui du Festival de Cannes ou du Festival du livre de Paris, c’est pourtant le plus ancien rendez-vous international dédié à la photographie, et surtout l’un des plus incontournables.

Et dans cette édition 2025, la 56e depuis la création de l’événement en 1970, les photographes marocains occupent une place inédite, avec la présentation et l’exposition des œuvres de 38 d’entre eux, à travers deux expositions, organisées par l’Association marocaine d’art photographique (AMAP), ainsi que par les Rencontres de la photographie de Marrakech.

L’occasion de revenir sur l’émergence d’un milieu artistique qui attire un vivier de jeunes talents marocains, mais qui peine encore à se professionnaliser. 

Changer de focale 

“Arles, c’est un peu la Mecque des photographes. Des Marocains y ont déjà été exposés, mais jamais avant autant d’ampleur. C’est inédit”, sourit Mehdy Mariouch

“Arles, c’est un peu la Mecque des photographes. Des Marocains y ont déjà été exposés, mais jamais avant autant d’ampleur. C’est inédit”, sourit Mehdy Mariouch, dont les œuvres y sont présentées pour la première fois. Et ce dans le cadre de l’exposition Interférences : Un certain regard sur la photographie marocaine, commissariée par Jaâfar Akil, président de l’AMAP. 

Après une première semaine d’ouverture dont le coup d’envoi a été donné le 7 juillet, le festival, pensé sur la durée, accueille le grand public jusqu’au 5 octobre. L’exposition organisée par l’AMAP, elle, peut être visitée jusqu’au 19 juillet.

“L’enjeu était de proposer des regards divers sur le Maroc, portés par des photographes marocains, et qui tranchent avec l’aspect carte postale ou voyeuriste…”

Nous en avons de très beaux échos”, affirme le commissaire d’exposition. “L’enjeu était de proposer des regards divers sur le Maroc, portés par des photographes marocains, et qui tranchent avec l’aspect carte postale ou voyeuriste qui a pu, à une certaine époque, forger les représentations du Maroc à l’étranger”, poursuit-il. 

 

Conçue de façon thématique, Interférences propose un tour d’horizon des grandes thématiques qui traversent la photographie au Maroc : aux côtés du corps, des itinérances et des transformations urbaines, la mémoire, qu’elle soit individuelle ou collective, y occupe une place centrale.

“On ne peut pas parler de photographie sans parler de mémoire, car la photo est, en elle-même, enregistrement, documentation, expression et archivage” justifie Jaâfar Akil, qui cite notamment les travaux de Karima Hajji, dont les oeuvres revisitent ses archives familiales à travers une technique de superposition, ou encore ceux d’Ahmed Ben Ismaïl, qui documente le mythe de la Place Jamaâ El Fna.

“Ces Interférences, qui donnent leur nom à l’exposition, ce sont à la fois celles entre les différents regards des photographes marocains, celles entre les photographes résidant au Maroc et ceux résidant à l’étranger qui sont très nombreux dans l’exposition, et celles entre la photographie marocaine et internationale”, explique le président de l’AMAP. 

Bien souvent, leurs regards sont aussi sociaux et politiques. Comme c’est le cas de Hicham Benohoud, lorsqu’il prend le contre-pied des clichés des acrobates de rue – et par conséquent, du fameux folklore marocain – en décidant de reconstituer leurs acrobaties au sein de leurs foyers, familles et intimités.

Dans une série datant de 2021, Badr El Hammami interroge les parcours migratoires, loin des Peugeot 504 chargées de valises, en jouant sur une mise en abîme et des “objets souvenirs” qui racontent plus finement la transmission culturelle au sein de la diaspora.

Au programme de cette 56e édition des Rencontres de la photographie d’Arles, on retrouve également une carte blanche attribuée aux Rencontres de la photographie de Marrakech, autour de la thématique “Discours croisés : Le Maroc regardé, le Maroc regardant”, qui propose un dialogue entre photographes marocains et photographes internationaux, et aborde le sujet crucial de la réappropriation des mécanismes de représentation d’un quotidien qui a pendant longtemps été objet plutôt que sujet. 

Trouver sa place  

A quoi ressemble la photographie marocaine aujourd’hui ? “En termes de photographie, on reste un pays très jeune”, assure Mehdy Mariouch, qui commence sa carrière au début des années 2010. “Les premiers photographes à avoir travaillé avec l’idée de produire une exposition artistique datent des années 80. Aujourd’hui, on dispose énormément de jeunes talents”, poursuit-il.

En 2020, l’ouverture du Musée national de la photographie à Rabat, dans la très belle bâtisse de Borj El Kébir, autrefois intitulé “Fort Rottembourg”, est vécue comme un véritable signal d’encouragement. Et ce, d’autant plus que ses expositions font la belle part aux “talents émergents”, avec “Sourtna” pour l’inauguration du musée, puis “Regards sur la jeune scène photographique marocaine” en août 2021. 

Pour autant, la place accordée à la photographie demeure relativement marginale auprès des galeristes et collectionneurs, qui permettent, contrairement aux musées, aux photographes de vivre plus substantiellement de leur travail.

Un photographe, comme tout artiste visuel, a besoin d’exposer pour vivre. Les lieux d’exposition ne sont pas très nombreux, et on a encore du mal à trouver des galeries qui acceptent d’exposer plus d’un genre de photos. Elles privilégient souvent la photographie esthétique à celle qui est documentaire par exemple, car elles doivent aussi suivre les goûts et tendances des collectionneurs”, explique Mehdy Mariouch.

Résultat, beaucoup de jeunes artistes sont cantonnés à vivre leur talent comme un hobby plutôt qu’une perspective de carrière professionnelle à part entière, et à se tourner vers des métiers plus alimentaires, comme la vidéo ou la photographie événementielle.