Agnès Humruzian : “Les artistes qui créent entre la France et le Maroc jouent un rôle essentiel”

La dynamique culturelle entre la France et le Maroc s’accélère depuis l’automne dernier. Agnès Humruzian, directrice de l’Institut français du Maroc et conseillère de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France au Maroc, en détaille les ambitions et les nouveaux axes de coopération.

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Directrice de l’Institut français du Maroc et conseillère de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France au Maroc. Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Edition, cinéma, gaming… Depuis la visite d’Etat d’Emmanuel Macron à Rabat en octobre 2024, la coopération culturelle franco-marocaine connaît une forte dynamique. En février dernier, la ministre de la Culture Rachida Dati devenait la première représentante du gouvernement français à se rendre à Laâyoune et Dakhla, quelques mois après l’évolution de la position française sur le dossier du Sahara.

Un séjour qui a notamment officialisé l’annonce de l’ouverture d’une antenne du réseau des Alliances françaises dans le chef-lieu du Sahara, en plus de la signature de nombreux accords de coopération avec le ministre marocain de la Culture, Mehdi Bensaïd. En l’espace d’un an, les deux homologues ont par ailleurs enchaîné pas moins de quatre rencontres bilatérales entre le Maroc et la France.

Rencontrée en marge du Salon international du livre et de l’édition (SIEL) de Rabat, la directrice générale de l’Institut français du Maroc, acteur clé de la relation culturelle entre les deux pays, revient sur cette dynamique.

TelQuel : C’est une période de grande effervescence pour la coopération culturelle franco-marocaine. En termes de dynamique, diriez-vous qu’il y a un avant et un après octobre 2024 ?

Agnès Humruzian : Certainement. La visite d’Etat du président de la République a permis de lancer l’écriture de ce nouveau livre qui porte aussi sur la dimension culturelle. La visite de la ministre de la Culture Rachida Dati en février dernier, qui a été accueillie par son homologue Mehdi Bensaïd, a permis de concrétiser très rapidement des engagements qui ont été pris lors de cette visite d’Etat.

Ce sont de très nombreux projets qui sont portés aujourd’hui, à la faveur de dix accords de coopération qui ont été signés entre les deux ministres, sur des secteurs traditionnels comme le patrimoine, les archives, le livre et le cinéma, qui bénéficient d’une coopération ancienne entre les institutions françaises et marocaines, mais aussi sur des secteurs nouveaux comme celui du jeu vidéo, qui est une industrie en cours de structuration au Maroc.

La ministre française de la Culture Rachida Dati et le ministre de la Culture Mehdi Bensaid à Rabat le 18 février 2025.Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

La France accompagne cette dynamique, à travers de nouveaux programmes de formation et d’incubation qui ont récemment été lancés, sur ce secteur qui comporte de nombreux enjeux économiques, d’emploi et de diversité culturelle.

Certains acteurs affirment que même en temps de crise entre la France et le Maroc, la coopération culturelle n’a jamais véritablement cessé. Est-ce le cas ?

Effectivement, la dynamique de coopération s’est poursuivie car elle s’appuie sur des liens anciens et étroits entre des institutions et des personnes et ces liens s’inscrivent dans la durée. La création entre les deux pays a continué de circuler. Les artistes sont chaque année accueillis pour des résidences de création au Maroc et en France, et les échanges entre professionnels et institutions de formation sont denses.

Chaque année, la programmation culturelle de l’Institut français met en lumière cette dynamique de partenariat. Présent dans 12 villes marocaines, l’Institut français du Maroc constitue le plus vaste réseau d’Institut français dans le monde et a pour mission de soutenir les échanges artistiques et culturels en travaillant étroitement avec les acteurs locaux. C’est un travail qui se construit dans la durée, entre les scènes culturelles françaises et marocaines et auprès des publics.

Il y a beaucoup d’artistes binationaux qui sont le relais, de façon presque spontanée, de cette relation culturelle. Quelle place occupent-ils dans les ambitions de ce “partenariat d’exception” entre les deux pays ?

Cette question est tout à fait en lien avec cette édition du SIEL, qui a mis à l’honneur les Marocains du monde. Ces artistes et écrivains qui créent entre la France et le Maroc jouent un rôle essentiel, avec un renouvellement générationnel important, en contribuant fondamentalement à la circulation, la compréhension entre nos deux pays, et cela depuis longtemps.

Au Festival du Livre de Paris, où le Maroc était invité d’honneur, la programmation du pavillon marocain a rendu hommage à l’écrivain Edmond Amran Elmaleh, qui a longtemps vécu en France. L’Institut français du Maroc a fait écho à cette initiative en organisant une projection du documentaire de Simone Bitton qui lui a été dédié.

Le Maroc, invité d’honneur du Festival du Livre de Paris, du 10 au 13 avril 2025.Crédit: Capture d'écran vidéo

D’une façon générale, les acteurs culturels binationaux apportent une grande contribution aux échanges entre le Maroc et la France et la programmation culturelle de l’Institut français le reflète, à travers par exemple récemment les tournées d’auteurs tels que Leïla Slimani ou Zineb Mekouar, des spectacles de compagnies nées au Maroc et installées en France telles que le Groupe acrobatique de Tanger ou encore prochainement le chorégraphe Fouad Boussouf (spectacle Feu).

“Le Maroc et la France ont une vision politique de la culture” déclarait dans nos colonnes Christophe Lecourtier, ambassadeur de France au Maroc. Comment est-ce que cela se traduit dans la programmation et les actions culturelles que met en œuvre l’Institut français du Maroc ?

Tout d’abord, c’est l’idée que nous avons intérêt, de part et d’autre, à nourrir la diversité culturelle, à nourrir le pluralisme des imaginaires notamment auprès de la jeunesse. Cela passe par la conscience forte de l’importance des enjeux de professionnalisation et de structuration du secteur culturel, dans un contexte international très compétitif. Le soutien aux industries culturelles et créatives (ICC) fait donc l’objet d’étroites collaborations entre nos deux pays.

Dans le secteur du cinéma par exemple, un important programme de coproduction a été mis en place, dans le cadre des accords de coopération. En marge de la prochaine édition du Festival de Cannes, des rencontres de coproducteurs français et marocains auront lieu pour la première fois. C’est un soutien important pour le secteur du cinéma.

Au niveau de l’IFM, un accent particulier est mis sur le livre et l’édition depuis plusieurs années, avec des programmes comme Livres des deux rives, la Places des libraires, le festival Kitab Connect… Quels objectifs en découlent ?

L’objectif général est d’œuvrer au renforcement de ce secteur, en répondant à ses besoins, dont celui de la formation. Le festival Kitab Connect, par exemple, est un festival du livre en milieu universitaire dont la première édition a eu lieu en février dernier et qui va aboutir à la création d’un master exécutif dédié aux métiers du livre. D’autres programmes ont par ailleurs été lancés lors de la visite de Rachida Dati : le Centre national du livre s’est engagé à financer à hauteur de 70% des traductions de l’arabe vers le français.

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Ces nombreuses initiatives touchent les différents acteurs de la chaîne du livre au Maroc, et font l’objet de beaucoup d’intérêt de la part des partenaires français sur les perspectives ouvertes par cet axe de coopération. En particulier, la désignation par l’UNESCO de Rabat comme capitale mondiale du livre en 2026, offre des pistes de renforcement des collaborations.

A la veille de l’inauguration du Festival du Livre de Paris, Rachida Dati déclarait que le Maroc serait amené à être l’un des partenaires clés de la Saison Méditerranée qu’organise l’Institut français en France en 2026. Quelles sont les perspectives de ce partenariat ?

Au-delà des événements culturels qu’elle proposera, cette saison culturelle a vocation à soutenir des partenariats qui s’inscrivent dans la durée pour contribuer à la diffusion de la création à travers la Méditerranée. Cela prendra la forme de collaborations entre des institutions en France et au Maroc, mais aussi avec d’autres pays du pourtour méditerranéen. La Saison se déroulera en France, mais mobilisera un ensemble de partenaires marocains. Depuis le Maroc, l’IFM y fera également écho à travers sa programmation.

La diffusion de la francophonie se trouve au cœur des missions de l’IFM. Comment l’abordez-vous dans un pays où la langue française est déjà largement présente ?

Il y a ce lien ancien entre le Maroc et la langue française, qui en fait un grand pays de la francophonie. Une partie de nos événements ont lieu dans cette langue, avec un public qui la pratique régulièrement. En revanche, nous sommes très attentifs à ce qu’elle ne constitue pas une barrière pour ceux qui la connaissent moins. Cela passe par la mise en place de traductions, par des programmations bilingues comme pendant la Nuit de la Philosophie, des doublages de films en darija. La francophonie, c’est la célébration de la richesse que représente le plurilinguisme.