Il y a quelque chose de saisissant dans la trajectoire de Fouzi Lekjaâ. L’homme aux deux casquettes a également deux visages. D’un côté, le président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), architecte patient d’une ascension remarquable du Maroc sur l’échiquier footballistique mondial, exécutant méthodique d’une stratégie royale déployée avec minutie. De l’autre, le ministre du Budget, dont l’action, souvent marquée par la précipitation, semble privilégier l’efficacité à l’efficience. Comment un même homme peut-il incarner simultanément un stratège au long cours à la FRMF et un tacticien au gouvernement ?
Sur la scène internationale, l’histoire de Lekjaâ à la tête de la FRMF est celle d’une conquête patiente et structurée. Arrivé en 2014 à la tête d’une fédération en disgrâce, après le fiasco de l’annulation de la CAN 2015 pour cause d’Ebola, il a œuvré à replacer le Maroc au centre du jeu africain. Sa première victoire, juridique, face à Issa Hayatou, n’a été que le prélude d’une stratégie continentale ambitieuse. Chaque geste, chaque alliance répondent à une logique d’ensemble : soutien à Ahmad Ahmad contre Issa Hayatou, proximité avec Gianni Infantino, partenariats ciblés avec des fédérations africaines… Jusqu’à l’apothéose : la co-organisation du Mondial 2030.
Mais ce récit épique ne saurait occulter certaines failles de sa gouvernance footballistique. Car si les résultats sportifs sont indéniables — demi-finale historique au Qatar, performances régulières des clubs marocains en compétitions continentales —, d’autres volets du chantier FRMF restent inachevés. La formation, par exemple, demeure largement perfectible. En dehors du pôle d’excellence incarné par l’Académie Mohammed VI, peu d’initiatives structurantes ont émergé. Les clubs, pour la plupart, peinent à bâtir des centres de formation performants, faute de moyens ou de volonté. Le déficit est criant.
À cela s’ajoute un autre talon d’Achille : la gestion financière des clubs. Si le RS Berkane ou le FUS de Rabat font figure d’exceptions vertueuses, la majorité des clubs marocains sont des modèles de mauvaise gouvernance, cumulant dettes, conflits internes et improvisations managériales. Des failles qui interrogent sur la capacité réelle de la FRMF à imposer des standards durables à ses membres.
Et que dire de la CAN 2025, qui devait être un tremplin ? Annoncée comme une vitrine du savoir-faire marocain, elle vire peu à peu au gouffre budgétaire. Les décisions tardives de construire ou rénover quatre nouveaux stades à Rabat, alors que le Maroc savait depuis longtemps qu’il accueillerait la compétition, ont provoqué une course contre la montre. Résultat : chantiers précipités, surcoûts importants, et une efficience sacrifiée sur l’autel de l’image.
Cette contradiction entre stratégie patiente et improvisation budgétaire devient encore plus frappante lorsque Lekjaâ endosse son autre costume, celui de ministre. À la méthode progressive de la FRMF, s’oppose une gouvernance ministérielle marquée par les à-coups. Les politiques publiques lancées dans l’urgence, comme la réforme des aides sociales, souffrent d’un déficit de concertation, d’une mise en œuvre confuse, et d’un manque de dialogue avec les partenaires sociaux. Là où le Protocole de Rabat (qui a permis l’élection consensuelle de Motsepe à la tête de la CAF en 2021) a montré toute la capacité de Lekjaâ à tisser des consensus diplomatiques, le terrain social révèle ses limites dans la gestion du temps court et des tensions internes.
“Si Lekjaâ a su bâtir, sur dix ans, une stratégie footballistique payante, pourquoi cette même méthode n’est-elle pas transposable à son ministère ?”
Alors, comment expliquer une telle dissonance ? Est-elle imputable à l’homme ou aux cadres institutionnels dans lesquels il évolue ? Peut-être faut-il y voir le reflet des contraintes propres à chaque domaine : la diplomatie sportive, souvent planifiée sur plusieurs années, permet la maîtrise du tempo ; l’urgence sociale, elle, impose des réponses immédiates, quitte à négliger la cohérence globale.
Mais cette réponse ne suffit pas à dissiper le malaise. Car si Lekjaâ a su bâtir, sur dix ans, une stratégie footballistique payante, pourquoi cette même méthode n’est-elle pas transposable à son ministère ? Pourquoi la rigueur, la patience et la vision long terme appliquées à la FRMF ne servent-elles pas aussi les réformes sociales tant attendues ? Le paradoxe Lekjaâ interroge au-delà de son cas personnel. Il dit quelque chose de plus profond sur la gouvernance au Maroc : peut-on concilier ambition internationale et urgence sociale ? Et si oui, à quelles conditions ? En 2019, Lekjaâ déclarait : “Je ne suis qu’un élément d’une chaîne”. Une chaîne dont la solidité ne peut reposer sur un seul maillon, aussi talentueux soit-il.
