Il y a une photo, datant de 1981, qui fait partie de la mythologie politique marocaine et de la mémoire des mouvements sociaux de notre pays. Sur ce cliché, on voit une main tendue brandissant la Une du quotidien Libération, organe de presse de l’USFP. Sur une page blanche, on peut lire une date et deux mots imprimés en lettres capitales : “LE 20 JUIN GRÈVE GÉNÉRALE”. C’était à la fois une information et un appel à adhérer à l’une des grèves générales les plus mémorables de l’histoire du royaume.
Rappelons le contexte de cette photo : à la suite de la décision du gouvernement en 1981 d’augmenter les prix des produits de première nécessité (le pain, le sucre, l’huile…), deux grands syndicats marocains, l’UMT et la CDT, ont appelé à une grève générale pour protester contre les décisions de l’Exécutif. La rue s’embrase, notamment à Casablanca, et la grève tourne en émeutes.
On tire à balles réelles sur les manifestants et les émeutiers ; des centaines de personnes meurent en ces funestes journées. L’état de siège est déclaré et les « Chouhada Koumira » (les martyrs de la baguette de pain), selon la malheureuse expression de l’ancien ministre de l’Intérieur, sont enterrés dans des charniers qu’on exhumera 20 ans plus tard, sous le nouveau règne de Mohammed VI.
Le Maroc a connu depuis cette période des avancées considérables en matière de respect des droits de l’homme et des libertés publiques. Le retour aux années sombres de la répression et de la violence meurtrière paraît inimaginable. Personne ne l’envisage ni le souhaite, ni au sein de l’État ni dans la société civile. Mais nous avons beaucoup perdu en intensité du débat public, en qualité du personnel politique et en représentativité des intérêts de la société à travers les syndicats et les partis.
“La grève n’avait de générale que le nom, et elle s’est déroulée dans un climat d’indifférence totale ; le projet de loi a été adopté par une Chambre des représentants aussi vide qu’une usine en grève (291 élus avaient piscine ce jour-là !)”
Nous traversons une période trouble et médiocre de notre vie politique. Elle devrait nous pousser à réfléchir sur l’état de nos institutions et la crise de représentation des citoyens et de la société. Cette semaine, on a assisté encore une fois à une énième illustration d’un malaise politique national. Après plus de 60 ans d’attente, un projet de loi organique relatif au droit de grève a été présenté au parlement. Pour signifier leur opposition au contenu de cette loi, des syndicats ont appelé à une grève générale, d’où le rappel historique en ce début de chronique.
Toute la séquence qui a suivi l’appel syndical a été une pantalonnade, une farce, qui nous renseigne sur la déconfiture de notre vie politique et la désintégration de nos corps intermédiaires et des instances de représentation nationales. La grève n’avait de générale que le nom, et elle s’est déroulée dans un climat d’indifférence totale ; le projet de loi a été adopté par une Chambre des représentants aussi vide qu’une usine en grève (291 élus avaient piscine ce jour-là !), et le gouvernement s’est contenté de quelques commentaires généraux. Alors qu’il s’agit d’une loi importante, annoncée depuis la Constitution de 1962, permettant d’encadrer et d’organiser un droit fondamental pour les ouvriers, les fonctionnaires et les salariés.
“L’affaiblissement des syndicats et des corps intermédiaires en général nous conduit à un contact direct entre la société et l’État, avec un risque d’affrontement dans les moments de crise”
Cette situation devrait nous interpeller car elle nous renseigne sur des choses que nous sentons ou que nous savons déjà, mais sans réaction ni réflexion quant aux alternatives. L’affaiblissement des syndicats et des corps intermédiaires en général nous conduit à un contact direct entre la société et l’État, avec un risque d’affrontement dans les moments de crise. Aucun corps n’est là pour transmettre les demandes populaires, amortir les tensions et s’exprimer au nom de ceux qui ne disposent pas de relais au sein des instances de pouvoir.
La seule réponse devient sécuritaire, en l’absence de ces espaces d’intermédiation. On l’a vu lors des événements du Rif en 2017, et les mêmes causes reproduisent les mêmes effets. La société pourrait s’exprimer aussi à travers des mouvements protéiformes, au sein desquels il serait difficile de déceler un interlocuteur ou même une finalité. Les derniers blocages dans les domaines de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la santé en sont des exemples. Il y a enfin cet énorme éléphant, mort et en décomposition, qu’est le parlement marocain : une assemblée de notables, ne représentant que des intérêts personnels et sectoriels, qui paralyse la vie politique marocaine et incapable d’incarner les évolutions du pays, à quelques rares exceptions. Nous méritons vraiment mieux que cela.
