Fouad Bellamine, une vie de peintre

En parallèle de la rétrospective Fouad Bellamine au musée Mohammed VI de Rabat jusqu’au 20 avril 2021, Latifa Serghini livre un grand entretien avec l’artiste. Sur sa vie, mais surtout son œuvre et son art d’être au monde.

Par

Fouad Bellamine est un personnage complexe. L’enfant qui remue encore en lui prend parfois le dessus sur l’adulte. Il faut savoir avoir raison de son impatience, de son caractère inquiet et tempétueux, parfois vitupérant et véhément, interroger ses moments de silence et ses longues méditations où la peinture est dans les plis.”

Entre “désespoir et amour de soi”, c’est cette intranquillité qu’elle décèle dans l’artiste qui intéresse la portraitiste Latifa Serghini.

Après une trilogie narrative consacrée aux peintres Ahmed Yacoubi, Mohamed Hamri et Jilali Gharbaoui, dont elle racontait le destin romanesque, elle choisit le genre du grand entretien pour poursuivre son investigation du monde artistique marocain.

Elle raconte les longs moments à le regarder travailler, à l’écouter se taire, pour comprendre comment il se met “en état de peinture”, quand il reprend, quand il estime que l’œuvre, accidents inclus, est achevée.

Elle raconte l’atmosphère des rencontres, sur fond de jazz, qui se terminent invariablement par la couverture de la cage de Titi, le chardonneret, pour dormir.

«Fouad Bellamine. Entretiens»

Latifa Serghini

80 DH

Livraison à domicile partout au Maroc

Une peinture non biographique

“Au travers de sa passion pour la peinture, Fouad Bellamine a voulu conjurer l’inanité de la vie, tendre vers une élévation, une jouissance et une promesse d’ascèse et de silence”.

Entretiens avec Fouad Bellamine, de Latifa Serghini
Entretiens avec Fouad Bellamine, de Latifa Serghini, éd. Studiolo, 154 p., 80 DH

Si les premières sections de l’entretien reviennent sur les jeunes années de l’artiste à Fès puis à Rabat, c’est moins la biographie que le parcours intellectuel, spirituel et esthétique qui intéresse Latifa Serghini. Ses questions portent sur sa place par rapport à des mouvements, comme l’École des Beaux-arts de Casablanca, sa volonté de faire trace, sa relation à l’espace du mur, à la lumière…

L’entretien est ponctué de citations d’écrivains, comme Abdelwahab Meddeb, Abdelkebir Khatibi, Jean Cocteau et Bruno-Nassim Aboudrar, de critiques d’art comme Christine Buci-Glucksmann, Alain Macaire, Gilles de Bure. Ces extraits éclairent l’œuvre et sont présentés en contre-point de la discussion, même si on aurait aimé que la mise en page leur accorde un statut visuel plus distinct.

À travers l’évocation de ses amis, Fouad Bellamine raconte le monde qui l’a nourri : la modernité de Casablanca, les années Balima, et les grands qui l’ont marqué : l’absence de narration dans la peinture de Morandi, les transparences de Giacometti, la façon tonitruante dont Picasso s’empare de la matière et du motif.

Il met en mots sa pensée de l’espace, sa fascination pour le marabout et pour “l’essence de la couleur”, avec sa palette de gris et de blancs tendant vers “l’absence de couleur”. Et pour voir les œuvres, on lira aussi Fouad Bellamine, Colours of Silence (Kulte, 2020), un petit beau livre qui donne à voir ces grands à-plats pleins de délicatesse et de mystère.

Dans le texte.

Fouad Bellamine : le choix de l’abstraction

“C’était effectivement un choix, mais il s’agit plutôt de non-figuration que d’abstraction. Les pérégrinations visuelles qui ont enrichi mon univers plastique m’ont conduit à comprendre que j’aborde une peinture dont le sujet en soi ne m’intéresse pas.

Il n’y a ni narration ni anecdote. Je me l’explique par le minimalisme de ma culture ancestrale qui est aniconique. La mosquée, c’est des murs blancs, sans rien, où l’ornemental est minimal, sans aucune représentation iconique, contrairement à l’église où la présence du Christ est forte à travers la représentation.

En fait, j’associe la non-figuration à une absence d’imaginaire ancestral, d’un héritage relevant de la mémoire contemporaine marquée par l’ouverture radicale à l’image.

Ces images dans mon cas relèvent des métaphores issues de la littérature, et surtout de la poésie, particulièrement antéislamique, que j’apprenais par cœur. Il faut dire aussi que je vivais la peinture qui m’était contemporaine.

J’ai toujours été immergé dans cette culture, au courant de ce qui se passait dans le monde au travers des connaissances livresques, mais avant tout de celles des revues que je lisais avec assiduité.”

«Fouad Bellamine. Entretiens»

Latifa Serghini

80 DH

Livraison à domicile partout au Maroc

 

article suivant

Après l’Institut du monde arabe, vers une coopération entre la FNM et les musées de Jérusalem ?