Face à la crise, la presse chavire

Le secteur déjà fragile de la presse se voit davantage affaibli par la crise liée au coronavirus. Arrêt net de la diffusion papier et chute libre de la publicité entraînent baisses de salaires, réduction du temps de travail, voire arrêts de travail… Le bateau prend l’eau, non sans provoquer quelques étincelles.

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Rachid Tniouni / TelQuel

Depuis plus d’un mois, la crise du Covid-19 fait vaciller le secteur de la presse, déjà fragile et précaire. À première vue, les rédactions de tous les médias confondus tournent à plein régime pour couvrir le mieux possible la crise multiforme qui ébranle le pays. Ils enregistrent même des scores d’audience record, en ces temps où l’importance d’une information vérifiée et de qualité se fait plus sentir qu’à l’accoutumée. Et pourtant… Pourtant, les finances de ces médias sont au plus bas, faute de pouvoir vendre des journaux papier et de recevoir des commandes d’annonceurs. En témoignent les différentes mesures adoptées, parfois sous hautes tensions, par plusieurs entreprises de presse.

Le cas le plus emblématique est celui du groupe Horizon Press, société qui édite notamment le quotidien Les Inspirations Éco et le portail LeSiteInfo.ma, fruit d’une récente fusion entre Horizon press détenu par Moulay Hafid Elalamy (Les Inspirations éco et le site Leseco.ma) et Cross Word détenu par Moncef Belkhayat (Le Site Info en français et en arabe ainsi que le magazine Holà ! Maroc). Début d’avril, la direction du groupe a prescrit une réduction de salaires allant jusqu’à 50 % pour les trois prochains mois. “Ce sont 90 jours importants et décisifs qui pourraient être fatals à l’entreprise si elle navigue à vue. Contre toute attente, 80 % des salariés (y compris les membres de la Direction générale) ont accepté (…) dans un élan exceptionnel de solidarité”, a affirmé Hicham Bennani, directeur de publication de l’ensemble du groupe, dans l’édition du 9 avril du journal Les Inspirations Éco. Le bureau syndical de l’entreprise, affilié au Syndicat national de la presse marocaine (SNPM), est alors monté au créneau pour dénoncer une décision “unilatérale” et “illégale”. C’est le début d’un bras de fer entre les représentants syndicaux des 21 salariés ayant refusé la réduction de salaire et Moncef Belkhayat, PDG du groupe.

Khoya Moncef vs SNPM

Dans un courrier adressé le 17 avril à l’inspection du travail, le bureau syndical détaille : “La direction poursuit son affront et envoie une lettre datant du 16 avril 2020 aux salariés ayant refusé de signer l’avenant réduisant leur salaire de moitié pendant trois mois, en contradiction avec la loi. Dans cette lettre, la direction leur impose une réduction du temps de leur travail et de leur salaire pour une durée de 60 jours. Cette période s’étale du 25 avril au 25 juin 2020.

“Nous n’acceptons pas que la première solution appliquée soit de ponctionner les salaires des journalistes”

Abdallah Bakkali, SNMP

Le groupe a pourtant demandé, le 15 avril, un prêt à taux zéro de 5,4 millions de dirhams permis par le dispositif Damane Oxygène, d’après les révélations de Yabiladi. “Cette demande est justifiée par une baisse de revenus de 80 % par rapport à avril 2019, et une prévision de chiffre d’affaires en baisse de 65 % sur l’année 2020 (CA de 25 MDH en 2019)”, rappelle le site d’information. Et d’ajouter : “La demande de financement se base, notamment, sur une masse salariale déclarée pour les trois mois justifiant le montant du crédit. Cependant, les 2,8 millions de dirhams sur avril-mai-juin correspondent en réalité aux salaires versés au premier trimestre (avant la réduction des salaires, ndlr)”. Le raisonnement est implacable, mais Moncef Belkhayat ne recule pas, et clame à chaque déclaration dans la presse la légalité des procédures que le groupe a enclenchées sous sa récente présidence.

Quatre mois après son arrivée à la tête du groupe Horizon Press fusionné, Moncef Belkhayat a acté des réductions de salaires allant jusqu’à 50%.Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Du côté de la SNPM, on explique que la situation est désormais au point mort et qu’un rapport détaillé sur la situation au sein du groupe est en cours d’élaboration. “Nous avons à maintes reprises essayé de rétablir la situation, en expliquant l’illégalité de la procédure de Horizon press, mais rien n’y fait. Nous trouvons que c’est bien dommage qu’une structure comme Horizon Press agisse de la sorte”, nous déclare le syndicaliste en chef de la SNMP, Abdallah Bakkali. Il poursuit : “Nous sommes conscients que la crise touche de plein fouet les entreprises de presse, mais nous n’acceptons pas que la première solution appliquée soit de ponctionner les salaires des journalistes. Il y a différentes manières de gérer la crise !”

L’arbre qui cache la forêt

Si le cas de Horizon Press a accaparé le gros de l’attention, d’autres groupes de presse ont pris des mesures similaires. C’est le cas du groupe Eco-Médias (L’ÉconomisteAssabah et Radio Atlantic), qui va ponctionner jusqu’à 20 % des salaires supérieurs à 8000 dirhams. Abdelmounaïm Dilami, patron du groupe, détaille : “Au vu de la crise, on a pris les mesures que permet la loi. On a d’abord fait un dossier de crédit pour avoir de l’argent disponible en cas de besoin. Pour ce qui est des salaires, nous allons continuer à les payer avec quelques adaptations. Les personnes ayant un salaire de 8000 dirhams ou moins ne seront pas touchées par les baisses. Pour les personnes ayant un salaire de plus de 8000 dirhams, il y aura une réduction de 20 % à partir de la paie d’avril.” Le groupe dispose de surcroît d’une imprimerie, à l’arrêt total depuis la suspension le 22 mars de la diffusion des supports, décrétée par le ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports. “Nous allons continuer à payer notre personnel. On subit cette situation, mais ce n’est pas une raison de ne pas payer nos salariés”, ajoute-t-il.

“Non seulement on ne fait plus de chiffre d’affaires, mais même ce que nous avions vendu avant, nous n’en voyons pas la couleur de l’argent”

Abdelmounaïm Dilami, Eco-Médias

Ces baisses non contestées par les 250 salariés du groupe — soit environ 2,5 millions de dirhams de charges salariales mensuelles — interviennent dans un climat économique difficile : “Nous allons perdre le chiffre d’affaires d’un trimestre. Dans la presse, entre mars et juin, c’est pourtant la période la plus importe de l’année, on y fait quasiment le tiers de notre chiffre d’affaires annuel. C’est donc un gros problème, auquel s’ajoute un autre lié à la trésorerie. L’argent ne circule plus beaucoup entre les entreprises. Non seulement on ne fait plus de chiffre d’affaires, mais même ce que nous avions vendu avant, nous n’en voyons pas la couleur de l’argent.

Situation similaire chez le groupe Le Matin (Le Matin et Assahra Al Maghribia) qui dispose aussi d’une imprimerie : aucun salarié n’a été mis à l’arrêt, mais ils devront concéder une partie de leur salaire. “Nous allons traiter cette baisse de salaire de manière différenciée, cela peut aller de 0 % pour les petits salaires jusqu’à 30 % pour les plus gros”, nous explique Mohamed Haitami, PDG du groupe. Il précise : “Nous n’avons eu recours à aucune des mesures prévues par l’État, qu’il s’agisse des indemnités de chômage partiel ou autres. Pour le moment, nous prenons sur nous plutôt que demander l’aide de l’État.”

À la tête du Syndicat national de la presse marocaine (SNPM), Abdellah Bakkali guette les baisses de salaires dans les différentes rédactions.Crédit: Rachid Tniouni / TelQuel

Abdellah Bakkali du SNPM a également eu vent de ces mesures et nous confie : “Même si nous sommes foncièrement contre la baisse des salaires comme solution à la crise, je concède que Le Matin et Eco-Médias ont respecté les procédures légales. Nous attendons de nous prononcer sur les mesures d’autres supports”, et notamment celle du groupe Al Massae, où des baisses de salaires de 50 % sont envisagées. “La baisse de 50 % a été évoquée par la direction, mais ce n’est pas acté. Pour qu’elle soit effective, il faudrait qu’elle passe par les canaux officiels, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Nous sommes en contact quotidien avec la direction et nous attendons”, explique le syndicaliste. Du côté de sa société de diffusion, nous ne sommes pas parvenus à confirmer la mise à l’arrêt d’une partie des employés.

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Les baisses de salaire se succèdent et se ressemblent. “Aujourd’hui, nous faisons zéro chiffre d’affaires, nous n’avons presque plus de publicité. Et cette situation de difficulté n’est pas nouvelle. Le secteur de la presse se meurt depuis tant d’années… Donc oui, nous envisageons des baisses entre 20 et 30 %, mais rien n’a été scellé”, indique Nourredine Miftah, fondateur et directeur du mensuel arabophone. Sous l’œil du SNPM qui veille au respect de la procédure, il déploie des métaphores : “Quand le coronavirus atteint un corps sain, celui-ci survit. Mais quand le virus atteint un corps malade, il y a des chances qu’il meure. La presse est un corps malade, il lui sera difficile de survivre si des mesures ne sont pas prises.

La rédaction du mensuel Économie Entreprises n’échappe pas non plus aux mesures. “Pour pallier ces difficultés, nous avons réaménagé les heures de travail de nos employés (les journalistes, les commerciales, la direction et moi-même). Une partie est restée sur le même nombre d’heures de travail, et pour une autre nous avons réduit les heures de travail, mais je n’ai pas les détails en main”, explique Hassan Alaoui, directeur de publication du mensuel. À la question de savoir si les salariés sont d’accord avec cette baisse d’heures de travail, et donc de salaire, il répond : “Nous avons vérifié avec notre avocat et l’inspection du travail. Tout ce que nous avons fait est conforme à la loi.

Le président du SNPM rappelle que plusieurs organes de presse n’ont pour l’instant effectué aucune coupe de salaires ni de mise à l’arrêt : “C’est le cas d’Al Ittihad Al Ichtiraki (dans ses deux versions), L’Opinion et Al Aalam, Al Akhbar, Al Ahdath Al Maghribia, La Vie Eco ou encore Akhbar Al Yaoum. Ces structures ont de la considération pour les journalistes.”

La société éditrice de l’hebdomadaire TelQuel, TelQuel.ma et TelQuel Arabi n’a pas non plus engagé ce type de mesures, bien que son président Khalid El Hariry partage le constat d’“entreprises fragilisées par la situation”, dans une tribune appelant les annonceurs et les lecteurs à un “soutien” dont les “entreprises de presse ont besoin aujourd’hui plus que jamais”.

Le digital n’échappe pas à la crise

Du côté de la presse exclusivement digitale, la crise se fait également sentir, mais plusieurs éditeurs y font face autrement que par des coupes de salaires. C’est le cas du site d’information économique Medias24 qui a décidé de maintenir les salaires et les emplois, selon nos sources. Pourtant, les rentrées d’argent se font de plus en plus rares. “Nous avons zéro recette, mais nous continuons à alimenter notre site comme le ferait un service public. Nous estimons que nous avons le devoir de le faire, notre rôle est d’être présents”, confie Naceureddine Elafrite, cofondateur et gérant du site d’information.

“Nous avons zéro recette, mais nous continuons à alimenter notre site comme le ferait un service public”

Naceureddine Elafrite, Medias24

En plus des annonces publicitaires qui se font rares, certaines anciennes factures n’ont toujours pas été honorées. “Au niveau des agences et des annonceurs, il y a deux catégories. D’une part, ceux qui ont bloqué des paiements qui étaient prêts. D’autre part, ceux qui ont tenu à payer coûte que coûte malgré les difficultés”, poursuit le patron de Medias24. Malgré la crise, Naceureddine Elafrite reste optimiste : “Nous sommes passés par un moment difficile, mais je parie sur un redémarrage progressif à partir de début juin.”

L’optimisme est, à l’heure actuelle, difficilement envisageable du côté du leader de la distribution Sochepress-Sapress. L’entreprise, déjà en proie à des difficultés financières avant la crise engendrée par le coronavirus, est à l’arrêt. “La situation est catastrophique, car nous faisons face à une crise sanitaire que nous ne contrôlons pas. Nous sommes en train d’étudier les mesures à même de stopper l’hémorragie avec nos partenaires sociaux”, déclare Amine Bencherki, directeur général de la boîte. Des baisses de salaires et la mise à l’arrêt du personnel sont au programme. “La mise à l’arrêt concerne notamment les opérateurs de logistique, mais nous faisons le maximum pour préserver les emplois”, précise Amine Bencherki.

Aides ou pas aides?

Pour sauver la presse, certains estiment qu’une aide de l’État est primordiale. “C’est important, nous avons nous-même envoyé des courriers pour informer les pouvoirs publics de notre situation. Le nouveau ministre de la Culture (Othman El Ferdaous, ndlr) réalise l’ampleur de la situation que nous traversons, on espère que des décisions vont suivre”, explique Abdelmounaïm Dilami. Moins d’une semaine après sa prise de fonction, le ministre de tutelle avait fait un premier pas dans ce sens. “Soutenir la presse commence par apurer les dossiers 2019 en suspens qui connaissaient des retards depuis quatre mois. Nous avons débloqué aujourd’hui la situation administrative d’un reliquat de 2,77 MDH en faveur de cinq supports : Akhbar Al Yaoum, Al Masdar, Al Mountakhab, Alyaoum24 et Zamane”, avait tweeté Othman El Ferdaous le 14 avril.

“Nous ne pouvons pas faire la course vers le fonds d’aide lié à la gestion de la pandémie. Ça ne se fait pas”

Nourredine Miftah, Fédération des éditeurs de journaux

Naceureddine Elafrite abonde : “La presse est aidée dans — presque — le monde entier. Sans l’aide de l’État, le secteur ne sera pas simplement sinistré, ça sera une hécatombe ! C’est un secteur stratégique pour le pays et pour la société”. Il ajoute : “À mon sens, l’État devrait réfléchir dès maintenant à des mécanismes et leviers pour aider la profession. Ensuite, il faudra faire une refonte des critères de la subvention allouée annuellement puis créer des groupes de travail pour penser à des modèles économiques pour une presse pérenne et de qualité. J’ai toujours dit que la qualité n’a pas de prix, mais elle a un coût.”

Pour Noureddine Miftah (en blanc), membre de la Fédération des éditeurs de journaux, “l’idée d’une aide publique est là, mais elle sera traitée en temps voulu”.Crédit: MAP

Hassan Alaoui a quant à lui une lecture différente de la problématique : “L’État va aider les secteurs névralgiques qui ont un fort impact économique et social. Je ne dis pas que nous n’avons pas besoin d’aide, mais je parle du point de vue des priorités pour le Comité de veille économique.” Il ajoute : “J’ai l’impression que depuis dix ans, l’industrie de la presse meurt à petit feu. La presse a mauvaise presse au sein du pouvoir, donc on n’a pas l’attention qu’on mérite. Et je ne pense pas que nous l’aurons dans le contexte actuel.

Pour sa part, la Fédération marocaine des éditeurs de journaux s’est contentée de discuter de la problématique, mais a décidé de ne pas envoyer de mémorandum aux autorités compétentes. “Nous avons longuement débattu la question, mais d’un point de vue moral, nous ne pouvons pas faire la course vers le fonds d’aide lié à la gestion de la pandémie. Ça ne se fait pas”, indique Nourredine Miftah, membre de la fédération. “L’idée d’une aide publique est là, mais elle sera traitée en temps voulu”, poursuit-il.

Le Conseil national de la presse s’est quant à lui résolu à envoyer le 20 avril une correspondance à Saâd-Eddine El Othmani pour faire état des difficultés du secteur. Le chef du gouvernement a alors demandé à Mohamed Benchaâboun, ministre de l’Économie et des Finances, de se pencher sur le dossier. Un signal positif, mais rien n’a encore été scellé. D’ici là, il faut tenir en apnée.

Un appel au secours entendu

Alors que les effets de la crise se font de plus en plus sentir dans le secteur de la presse, le département de la communication au ministère de la Culture réagit en ouvrant dès à présent l’appel à candidatures pour bénéficier de la subvention publique à la presse écrite, au titre de l’année 2020, qui était prévu pour le mois d’août.

Le ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports prend sa responsabilité, pour mettre fin à la situation de précarité des entreprises de presse et pour préserver les emplois des journalistes et autres employés de ces structures ainsi que leurs salaires, a décidé en coordination avec le ministère de l’Économie et des Finances, la préparation de la réunion du la commission paritaire pour la presse de manière exceptionnelle, lit-on dans un communiqué du ministère relayé ce vendredi 24 avril.

Journaux, magazines et sites d’informations auront jusqu’au 11 mai 2020 pour déposer électroniquement les dossiers relatifs aux demandes pour bénéficier du soutien public. Dès la fin de l’état d’urgence sanitaire, les structures candidates devront déposer physiquement leurs dossiers.

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