Qui est Omar Radi, le journaliste et militant incarcéré pour un tweet ?

Passé par plusieurs rédactions marocaines avant de devenir journaliste indépendant, Omar Radi, 33 ans, est une figure connue du militantisme au Maroc depuis une dizaine d’années. Poursuivi en état d’arrestation le 26 décembre pour la publication d’un tweet remontant au mois d’avril, son incarcération à la prison d’Oukacha a déclenché un vaste mouvement de solidarité sur les réseaux sociaux.

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A l'heure des discussions autour du nouveau modèle de développement, l'inculpation d'Omar Radi fait massivement réagir la Toile. Crédit: Twitter

Si sous d’autres cieux, certains peuvent se réjouir de cette période de fin d’année avec leurs proches, il n’en a rien été pour Omar Radi. Dans une publication sur son compte Twitter le 25 décembre, le militant des droits humains et journaliste a fait part d’une convocation par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) pour une audition le lendemain même. Une annonce déjà à l’origine d’une vaste mobilisation sur les réseaux sociaux.

Jeudi 26 décembre, Omar Radi, 33 ans, a été placé en détention au terme d’une procédure judiciaire initiée par une autosaisine du parquet, menée tambour battant. Auditionné dans la matinée, le trentenaire a été déféré dans l’après-midi devant le procureur du roi, au tribunal d’Aïn Sebaâ. La raison ? Un tweet publié neuf mois plus tôt, pour lequel il lui est reproché d’avoir émis des critiques à l’encontre du juge Lahcen Tolfi, au lendemain de la confirmation en appel des peines des détenus du Hirak du Rif par le parquet casablancais. “Ni oubli ni pardon avec ces fonctionnaires sans dignité !”, tweetait-il. Une publication pour laquelle il risque une peine d’un mois à un an de prison pour “outrage à magistrat”.

Omar Radi a, depuis, passé quatre nuits en captivité. Poursuivi en état d’arrestation, il a vu la demande de ses avocats de le placer en liberté provisoire rejetée par le tribunal, et ce malgré une santé fragile et des soucis d’asthme. Selon son avocat Omar Bendjelloun, il a pu consulter des médecins et a eu accès aux médicaments. Le journaliste et militant ne pourra pas recevoir de visites de ses proches avant le 1er janvier 2020.

Sur la Toile et ailleurs, les réactions n’ont pas manqué. Un large élan de solidarité sous le hashtag #FreeOmar, suivi d’une mobilisation à Rabat et Paris le 28 décembre, ainsi qu’à Bruxelles, le 30. Portrait d’une figure connue dans les milieux militants et journalistiques.

L’élan du 20-Février

C’est dans le sillon du mouvement du 20-Février qu’Omar Radi s’est fait connaître sur la place du militantisme. A 25 ans, il était l’une des principales têtes du mouvement qui a vu émerger un certain nombre de figures, la plupart vingtenaires. “Omar voyait parfois le militantisme comme une sorte d’action portée dans la dérision, mais constamment avec ce souci de dénoncer des conditions”, se souvient un ami proche, le connaissant depuis le lycée.

Actif à Rabat principalement, mais aussi à Casablanca, il est alors membre d’Attac Maroc, publie régulièrement des nouvelles de la mobilisation sur le média citoyen Mamfakinch, et mène en parallèle une carrière de journaliste qu’il a commencée quelques années plus tôt. “C’est quelqu’un qui a été dans les marches et a assuré un grand nombre de couvertures de manifestations, que ce soit dans ses articles ou sur les réseaux sociaux, mais aussi chez nous à l’AMDH, où il a pu intervenir à plusieurs reprises comme encadrant pour former les jeunes et les militants”, explique Khadija Ryadi, figure du militantisme marocain et ancienne présidente de l’AMDH. Si elle connaît Omar Radi de “longue date”, tant ce dernier a donné du sien pour aider à la rédaction ou traduction de comptes-rendus, elle évoque une personne “toujours disponible” et “aimée de beaucoup”.

Diplômé en économie et journaliste depuis 2008, il se spécialise dans les mouvements sociaux, mais également sur les questions à l’interstice du pouvoir et du business. Au Journal hebdomadaire d’abord, où il travaille sous la houlette des fondateurs ­Aboubakr Jamaï, Ali Amar et Hassan Mansouri. Un magazine placé en liquidation judiciaire, étranglé par les dettes et contraint de mettre la clé sous la porte en janvier 2010. Une fois la fermeture actée, Omar Radi passe par plusieurs rédactions. Il est dans l’équipe de lancement de la version francophone du site d’information Lakome, proche du 20-Février, et se fera connaître, au début de l’année 2013 notamment, pour une enquête sur les exploitants de carrières de sable (qu’il corédige avec les journalistes Christophe Guguen et Aboubakr Jamaï). Un article pour lequel il remporte, en 2013, le premier prix de journalisme d’investigation décerné par l’International média support (IMS) et l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation.

C’est une personne intègre et qui a toujours tenu à faire son travail de manière consciencieuse”, nous fait part un proche, un constat partagé par beaucoup. Et d’ajouter : “Il porte tout seul la responsabilité de beaucoup de personnes. Il aurait pu ne pas enquêter sur de tels sujets, mais il a une conscience professionnelle très aiguë, et on voit où ça l’a conduit.” De là à se sentir constamment sous surveillance ? “Tous ceux qui ont une parole qui dépasse, pour les autorités, se sentent menacés”, poursuit notre interlocuteur.

Il passera ensuite par différents supports dont Medias24, puis brièvement au Temps avant d’être du lancement du Desk, à la fin de l’année 2015. Entre temps, Omar Radi a également collaboré avec TelQuel, et écrit pour différents supports internationaux tels que Middle East Eye ou encore OrientXXI.

Au cours de l’année 2017, il est présent à Al Hoceïma lors du Hirak. En 2018, il coréalise le documentaire Death Over Humiliation, avec Chaima Zoui, sur les événements dans le Rif.

Un timing qui pose question

Du temps du 20-Février déjà, nombreux sont les supports où le militant était intervenu, commentant la mobilisation du début de la décennie au Maroc, et prenant part à différents ateliers et conférences-débats pour aborder principalement les questions des libertés au Maroc. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’il s’est rendu, du 19 au 22 décembre en Algérie, à une table ronde autour de la presse d’investigation, organisée par le site d’actualité régionale Maghrebemergent.

Omar Radi y était invité pour parler de la situation de la presse au Maroc, mais aussi de politique. Un point sur lequel il interviendra également le lendemain sur les ondes de la webradio Radio M, abordant différents sujets liés à la “propriétarisation” des terres soulaliyates ou encore des sujets économiques comme la fuite des cerveaux à l’étranger. De quoi voir un lien dans la procédure engagée à son encontre ? La question “a le mérite d’être posée” pour son ancien directeur de publication au Desk, Ali Amar. “Est-ce pour cela que la justice a déterré un de ses vieux tweets pour le punir ?”, écrivait-il dans un article revenant sur l’arrestation d’Omar Radi. “Sans aucun doute, un esprit de vengeance se tapit derrière son cas”.

Ces dernières années, il s’est consacré à de nombreux sujets d’intérêt public, comme les expropriations des terres tribales, un sujet à la confluence de tous les pouvoirs, de toutes les prédations”, précise-t-il. C’est que dans la situation d’Omar Radi, tout est allé vite avant son incarcération. Moins de neuf mois plus tôt, le militant s’était fendu d’un tweet dans lequel il critiquait le juge en charge de l’appel des détenus du Hirak, Lahcen Tolfi. Des propos qui lui avaient valu une première convocation dans la foulée, où il avait pu être entendu. Au sortir de l’audience, sur le réseau social toujours, il évoquait alors que “l’essentiel de l’interrogatoire avait porté sur le sens de ce tweet, pourtant clair”.

On a voulu faire taire une voix, mais on ne lui a donné que plus d’amplitude, constate un proche. Au moment de sa publication, il se peut que le tweet n’ait pu être vu que par quelques centaines de personnes de la Twittoma. Mais depuis quatre/cinq jours, ce sont des milliers, voire des centaines de milliers qui en ont pris connaissance au Maroc mais aussi à l’étranger, et qui peuvent désormais se rendre compte que ce qu’il se passe est malheureux.” Depuis ce week-end, l’arrestation d’Omar a connu une large mobilisation, interpellant les médias étrangers et organisations de défense des droits humains.

L’automne des libertés, avant la chape d’hiver

A Middle East Eye, son avocat, maître Benhammani, s’interroge tout de même : “Pourquoi cela n’a pas été activé juste après le tweet ? Peut-être que ce n’était pas le bon contexte pour eux.

Le 26 décembre, Omar Radi a été jugé en vertu de l’article 263 du Code pénal, qui punit d’un mois à un an de prison “l’outrage à magistrat”. “Critiquer les fonctionnaires est un discours protégé et personne ne devrait être condamné à une peine de prison pour l’avoir fait pacifiquement, a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice d’Human Rights Watch pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Les autorités marocaines devraient immédiatement libérer Omar Radi et abandonner les poursuites engagées contre lui, qui puent la vengeance politique contre son journalisme critique et son militantisme.”

Un constat appuyé par Khadija Ryadi, qui voit la répression des libertés d’expression franchir “un cap de plus”. “La presse indépendante a presque été tuée. Le seul espace qui reste, ce sont les réseaux sociaux que le pouvoir s’applique à verrouiller aussi, estime cette ancienne syndicaliste. La peur de revivre un nouveau mouvement, comme il y a pu y avoir dans l’organisation du boycott, inquiète les autorités. C’est le seul espace restant pour exprimer sa colère, critiquer, mais aussi organiser des luttes.

De quoi plonger encore plus dans la morosité une fin d’année qui a vu les questions de libertés individuelles et d’expression occuper le devant de la scène, notamment ces derniers mois. Un automne déjà marqué par l’affaire Hajar Raissouni, condamnée à un an de prison ferme pour “avortement illégal”, point qu’elle a toujours nié, et “relations sexuelles hors mariage” avant d’être graciée par le roi Mohammed VI. Un procès que beaucoup ont dénoncé pour  « son caractère politique« ‘ et qui avait fait l’objet d’une forte mobilisation sur les réseaux sociaux, mais à moindre échelle sur le terrain.

Le pouvoir se sent protégé et dans une meilleure situation que d’autres pays de la région. C’est aussi ce qui fait que les pays européens ferment les yeux sur ce qu’il se passe au Maroc, poursuit Khadija Ryadi. Pour elle, la solution passe par le maintien de la mobilisation, qu’elle espère sur le terrain. “La seule chose qui fera revenir le pouvoir sur ces arrestations arbitraires, que ce soit pour les détenus du Hirak ou pour Omar, c’est une grande mobilisation dans la rue. Il faut se mobiliser comme cela a été fait pour Hajar, et de là, on pourra espérer la sortie d’Omar.

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Le jour même de la convocation d’Omar Radi par la police judiciaire, le youtubeur Moul Kaskita était condamné à quatre ans de prison pour outrage au roi et atteinte aux institutions constitutionnelles suite à la publication d’une vidéo, le 29 novembre, où il critiquait les discours du roi et qualifiait les Marocains d’“ânes” et de “stupides”.

Quelques jours plus tôt, c’était à un autre militant de faire l’objet de sanctions judiciaires. Abdelali Bahmad, militant de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), est passé le 23 décembre devant la justice pour outrage au drapeau et atteinte à l’intégrité territoriale pour ses publications sur Facebook.

 

 

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