Tribune libre : Lettre à Samia

Par Maryam Touzani

La réalisatrice  Maryam Touzani adresse une lettre à Samia, une dame séparée de son enfant qui lui a inspiré l'écriture de son premier film "Adam", un opus qui a raflé 16 récompenses à l'international. "Adam" sera distribué  en salle au Maroc à partir du 15 janvier.

Chère Samia,

Je ne sais pas si ces mots réussiront à te parvenir. Je ne sais pas si j’écris pour toi, ou pour moi… 

Mon fils a aujourd’hui deux ans et demi. Le tien doit en avoir dix-sept. J’ai la chance de le regarder dans les yeux tous les soirs, jusqu’à ce que ses paupières se ferment, me laissant avec le souvenir délicieux de ces instants de bonheur, de communion, de complicité… Impatiente d’être réveillée par le son de sa petite voix qui m’appelle pour que j’aille le cajoler, le réconforter, l’embrasser, dans cette nuit qui parfois peut faire si peur aux tous petits. Mon fils… qui cherche à se coller contre moi, plongeant son visage dans mon cou pour s’endormir à nouveau, murmurant le mot ‘maman’ comme une incantation. Et la gratitude que je ressens en entendant ces deux syllabes qui prennent la forme de mon existence, en me laissant bercer à mon tour par les battements de son petit cœur, collé au mien.

On t’a volé ça.  Je le sais.

On t’a volé ces nuits, ces matins. On t’a volé ce regard désarmant de tendresse, cette fragilité déstabilisante qui te grandit, qui perce ton âme et qui fait couler dans tes veines cette chose qui te dépasse, qui te transcende.  Ce brin d’éternel. 

Jamais tu ne l’entendras t’appeler maman. Jamais tu ne connaitras le son de sa voix. Jamais tu ne la sentiras muer, se transformer à ton insu, résonner avec une force autre que celle de l’enfance. 

Jamais tu n’entendras son rire. Ce rire qui retentit dans tes tripes, qui te fait rire à ton tour malgré la douleur que la vie t’inflige parfois, qui va chercher dans la profondeur de ton être le bonheur dans son expression la plus primitive, la plus belle. On t’a volé ça aussi, et ça me fait mal.  

Ça fait aujourd’hui dix-sept ans que tu es venue taper à notre porte ; une inconnue, épuisée et désemparée, trainant avec elle le fardeau de cette grossesse qu’elle cachait. La mémoire de ton visage est vague dans mon esprit. Tes traits sont flous ; sauf tes yeux. Tes yeux pétillants, cette joie de vivre teintée d’insouciance, ce sourire contagieux que même ton ventre de huit mois, ta solitude, ta peur, n’avaient pas réussi à effacer. Et puis, il est venu au monde, ce petit être… toi qui pensais que ça allait être si simple de t’en séparer et de continuer ton chemin. Tu l’as aimé malgré toi, de cet amour inébranlable, ineffable, de cet amour de mère. Je n’oublierai jamais la dignité dans tes yeux le jour où tu l’as donné. Mais je comprends maintenant la déchirure. 

Je ne sais pas où tu es, ni ce que tu es devenue. Peut-être que tu as eu d’autres enfants, que la vie a pu t’offrir d’autres bonheurs, compenser le mal qu’on t’a fait, que tu as appris à sourire à nouveau… Mais il y a des choses que rien ne pourra compenser. 

Et je sais que ta blessure restera ouverte à jamais.

Je veux que tu saches que tu ne m’as pas quittée. Que ta blessure est devenue la mienne, que ton sacrifice s’est inscrit en moi pour rejaillir de toute sa puissance après tant d’années. En devenant mère, je t’ai rencontrée à nouveau, et le souvenir de ta douleur s’est réveillé, plus vif et plus violent que jamais…  En devenant réalisatrice, j’ai ressenti le besoin, irrépressible, de raconter cette histoire. La tienne, et celle de toutes ces femmes à qui on a volé le droit d’aimer leur enfant, qu’on a obligé à donner leur Adam, ou leur Eve… 

Maryam

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