Affaire Huawei: la fin d'une ère, l'impact sur nous

Affaire Huawei: la fin d'une ère, l'impact sur nous

Par Zakaria Choukrallah

Les sanctions américaines contre Huawei ont des répercussions immédiates sur les utilisateurs et le business à la fois du géant chinois et de l'écosystème autour. Mais si Donald Trump va jusqu'au bout, c'est toute l'interdépendance mondiale qui a permis le développement rapide de la technologie qui est compromise. Analyse cataclysmique.

1980, République populaire de Chine. La zone économique spéciale de Shenzen, futur hub technologique mondial, voit le jour.

Ancien rédacteur en chef de Telquel.ma et actuel responsable du développement numérique de TelQuel, Zakaria Choukrallah est journaliste et passionné de technologie.

Le 12 décembre de cette même année, l’action Apple est introduite en bourse à New York. Ces deux événements séparés de 13.000 kilomètres marquent le début d’une ère. Celle d’appétits de pionniers de la tech, dont le rapprochement et l’interdépendance ont façonné les quarante dernières années.
Sans ces événements, votre smartphone n’aurait certainement pas la même allure ni les mêmes fonctionnalités.

Mai 2019. L’administration Trump impose des sanctions sans précédent au fleuron de la tech chinoise Huawei. Un sérieux coup de frein au 2e géant mondial du smartphone – derrière Samsung et devant Apple – et leader mondial de la future 5G.

Luo Hu, à Shenzen en 1982 (crédits: shenzenparty.com)

Cette tentative de mise au pas – n’ayons pas peur des mots – a de lourdes répercussions, non seulement sur le business de la téléphonie et sur les consommateurs, mais aussi sur le développement de la technologie dans le monde.

Do Androids Dream of Electric Sheep?

A court terme, la perte de la licence Google prive les futurs smartphones de la marque asiatique des nouvelles versions d’Android. Il est peu probable, sauf assouplissement des mesures restrictives, de voir les prochains téléphones Huawei embarquer la nouvelle version d’Android Q qui sortira à la rentrée. Passés les trois mois d’un délais de grâce accordé par les Américains, Huawei ne pourra plus incorporer les applications Google sur ses appareils. Exit Youtube, Gmail, Maps, le magasin d’applications Play Store, etc. En l’état, les smartphones Huawei n’auraient donc plus vraiment d’intérêt pour les utilisateurs autres que chinois, ces derniers étant déjà habitués à vivre sans Google.

Qu’en est-il des possesseurs actuels de smartphones Huawei, et autres Honor – la sous marque du fabriquant? A l’écriture de ces lignes le 23 mai 2019, Google a assuré que le suivi continuera en terme de correctifs. Les applications de l’écosystème Google continueront de fonctionner aussi.

(Google sur son compte officiel Android sur Twitter : “En réponse aux questions des utilisateurs de Huawei, concernant nos mesures pour se conformer aux récentes actions du gouvernement : nous vous assurons que les services comme Google Play et Security de Google Play Protect continueront à fonctionner sur vos appareils Huawei existants”)

A moyen terme, l’avenir est plus incertain pour les prochains appareils Huawei. Si l’“US Ban” est maintenu tel quel, la firme devra trouver une alternative à Android, en finalisant son propre système d’exploitation concurrent. Un sacré défi, même si Huawei s’y est préparé en sachant qu’une épée de Damoclès lui pendait au-dessus de la tête.

Ouvrir une fenêtre sur Windows

Autre impact “software” dont on parle beaucoup moins : celui d’un arrêt des services Windows. La firme de Seattle demeure silencieuse, se contentant seulement de retirer les ordinateurs Huawei de son magasin en ligne. Contrairement à Android, Windows n’est pas open source. Un coup d’arrêt de Windows signifierait la quasi mise à mort de la division laptop de Huawei, même si là encore le Chinois avait assuré travailler sur des alternatives à l’OS américain. Une honte, tant les Matebook de la marque sont désormais mieux finis et optimisés que les MacBook d’Apple.

Si les restrictions logiciels privent Huawei des “cerveaux” qui commandaient jusque là son matériel, les limitations hardware risquent quant à elles de porter le coup fatal. L’arrêt de fourniture des puces américaines Qualcomm et Intel prive les appareils Huawei des meilleurs composants. Les alternatives maisons de Huawei et les puces Médiatek ne sont pas pour le moment optimales. Elle restent plus coûteuses à mettre à niveau en terme de recherche et développement, comparées à des solutions déjà existantes et leaders.

Pire, même cette porte de sortie pourrait se refermer devant Huawei après le mémo de la direction d’ARM signifiant à ses employés l’arrêt des contacts avec le géant chinois. L’entreprise britannique spécialisée dans l’architecture de processeurs utilise des technologies américaines. Sans les brevets d’ARM, la filiale de semi-conducteurs de Huawei, Hisilicon, ne peut plus fabriquer ses processeurs maisons. Cela impacte les smartphones, mais aussi les serveurs… et les stations 5G. Huawei se retrouve comme un riche promoteur immobilier, avec son immense terrain et les meilleurs matériaux, mais privé des plans de son architecte.

La ligne de processeurs maison de Huawei, les Kirin, repose sur la technlogie d’ARM. Crédit: Huawei

Quelle sera la réaction chinoise face à cette attaque ? Le geste de Xi Jinping au lendemain de la crise en dit long. En visitant les exploitations de terre rare, le président chinois rappelle aux Américains que son pays possède 80 % des réserves mondiales du minerai indispensable à la fabrication de tout composant électronique.

En voulant porter l’estocade au fleuron chinois, Donald Trump remet en cause le modèle d’interdépendance sino-américaine sur la tech. Et cette guerre commerciale a des implications autrement plus graves que les désagréments de mise à jour d’un téléphone. Elle renforce les risques de Splinternet (création de deux Internets en silos), freine le développement technologique, contribue à l’augmentation des prix et frappe le business de tous ceux qui vivent en marge de l’écosystème créé autour de Huawei.

Cette affaire pourrait au final ne profiter à personne. Y compris aux Américains.

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