Driss Ksikes : "Il est indispensable de sortir l'école de son isolement"

Driss Ksikes : "Il est indispensable de sortir l'école de son isolement"

En marge de la 21e édition de l'Université Citoyenne, TelQuel.ma s'est entretenu avec Driss Ksikes, écrivain et directeur du centre de recherche de HEM.

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© Rachid Tniouni

Et de 21 pour l’Université Citoyenne. Rendez-vous annuel mis en place par l’institut des Hautes études de management (HEM), l’initiative, étalée sur trois mois (de janvier à mars 2018), consiste à organiser des séminaires ouverts à tous, reposant sur trois thèmes majeurs : Institutions, vie politique et droits humains ; Économie et gestion d’entreprise ; Pensée et société.

Pour dresser le bilan de cette initiative, Telquel.ma s’est entretenu avec Driss Ksikes, directeur du centre de recherches de l’Institut. Pour lui, le pays « n’a pas tablé sur le savoir comme levier de développement », alors qu’un citoyen avisé « est indispensable pour que le Maroc se mette debout. »  Dans cet entretien, l’écrivain et dramaturge évoque avec nous les nouveautés de la 21e édition, commente « la fin » de la gratuité de l’enseignement à travers la mise en place de frais pour les « familles aisées », et analyse la situation de l’école marocaine et les défis à relever dans ce chantier.

Telquel.ma : 21 ans après la tenue de la première édition, quel bilan pour l’Université Citoyenne ?

Driss Ksikes : D’abord la fierté de voir un concept que nous avons créé initialement à Casablanca, puis à Rabat, s’élargir aujourd’hui à huit villes. Le sentiment que notre intuition initiale de réinventer la tradition d’Al Qaraouiyyine, où le lieu du savoir est ouvert à tous à un moment donné, s’ancre davantage dans les esprits. Et puis, l’université citoyenne devenant un concept fédérateur, il a pu faire des petits : la collection de livres, Les presses de l’université citoyenne, avec la maison d’édition En Toutes lettres et, aujourd’hui, ce programme spécifique destiné aux enseignants du secondaire avec l’association Les citoyens.

Pourquoi un séminaire exclusivement dédié aux enseignants du secondaire, à l’occasion de cette 21e édition ?

Quand nous avons mené une étude au niveau de notre centre de recherche, sur la gouvernance de l’école, nous nous sommes rendus compte que deux déficits majeurs l’affaiblissent : le manque d’autonomie et de formation continue. Nous ne pouvons pas nous substituer aux instances publiques, vu la quantité d’enseignants demandeurs d’attention, de reconnaissance et de formation. Mais nous pouvons y contribuer. Comme dans l’histoire de l’Université Citoyenne, on commencera à Casa. Si le concept prend et que la demande s’avère importante, on étendra aux autres villes.

Dans ce sens, est-il possible d’intégrer l’école au cœur du modèle social ?

Ce n’est pas impossible, et c’est même souhaitable. Le grand problème du Maroc, c’est qu’il n’a pas tablé sur le savoir comme levier de développement. Il est temps de s’en rendre compte et d’agir.

Quels sont les enjeux d’inclure l’éducation à la citoyenneté et aux droits de l’Homme au Maroc ?

Il n’y a rien de pire que de pérorer des discours sur la démocratie, les droits et la citoyenneté, et maintenir la cité dans l’ignorance. Un citoyen avisé, difficilement manipulable est indispensable pour que le Maroc se mette debout par ses acteurs, par ses citoyens, et ne pas trop dépendre du bon vouloir de ses dirigeants.

Comment expliquer les violences subies récemment par les professeurs ?

Par une dégradation de l’école, de l’esprit civique, du sens éthique de ce que veut dire l’école dans une société et par la dépréciation des enseignants comme corps social. Nous sommes confrontés, avec l’exacerbation des égos des jeunes que créent les nouveaux médias, à une défiance de l’autorité parentale, professorale et civile. La dérive serait de vouloir rétablir l’autoritarisme. Ou de s’en prendre à ces jeunes par la seule voie disciplinaire (certes nécessaire, mais insuffisante). Non, il faudrait un apprentissage d’un leadership bienveillant, à l’écoute, mais ferme sur les valeurs et l’éthique. Ce subtil dosage n’est pas naturel mais culturel. Il s’apprend. Il s’acquiert. C’est notre responsabilité à tous d’en semer les prémices.

Comment l’école peut-elle s’ouvrir sur son écosystème ?

Il est indispensable de sortir l’école de son isolement, de ne pas penser les lieux de savoir comme des îlots déconnectés de leur environnement immédiat. Cela va des contenus à enseigner, au contact permanent avec les composantes de la société, en fonction des domaines d’acquisition des connaissances, en passant par une révision des modes d’apprentissage, qui réinventent le rapport au monde économique et social. L’école doit repenser les attitudes qu’elle favorise, et pas seulement les aptitudes qu’elle développe.

Que pensez-vous des taxes d’inscription destinées aux familles aisées, mettant fin à la gratuité de l’enseignement ?

Je pense que l’égalitarisme qui postule la gratuité pour tous est démagogique. Il faudrait un système plus équitable qui permette de protéger les plus démunis, et même leur permette plus de chances en faisant payer les plus riches pour eux. C’est cela le sens de la solidarité qui peut fonder le vivre-ensemble.

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