Après le sursis de l’adhésion à la CEDEAO, la diplomatie marocaine prête à des "ajustements"

L’adhésion du Maroc à la CEDEAO prend plus de temps que prévu. Le pilotage du processus passe des bureaux de la Commission régionale au quintet de chefs d’État désigné en décembre. Dont acte pour la diplomatie marocaine.

Par

Alpha Condé et Mohammed VI, le 23 février à l'aéroport de Conakry. Crédit : Présidence guinéenne / Facebook

L’adhésion du Maroc à la CEDEAO prend plus de temps que prévu. Le pilotage du processus passe des bureaux de la Commission régionale au quintet de chefs d’État désigné en décembre. Dont acte pour la diplomatie marocaine.

« La décision de la CEDEAO n’est pas une remise en cause du principe d’adhésion du Maroc. C’est la création d’une structure pour la piloter et la mise en place d’un cadre juridique, notamment sur le mode de décision« , nous déclare une source diplomatique marocaine.

Le communiqué final du 52e sommet ordinaire de la CEDEAO, publié le 17 décembre à l’issue du sommet d’Abuja, prévoit la mise en place d’un comité de chefs d’État et de gouvernement composé du Togo, de la Côte d’Ivoire, du Ghana, de la Guinée et du Nigéria « pour adopter les Termes de Références et superviser l’étude approfondie des implications de cette adhésion« .

Ce sommet était l’occasion d’acter l’adhésion du Maroc à l’organisation régionale ouest-africaine, après l’accord politique de principe formulé par le 51e sommet de la CEDEAO en juin, et la réalisation d’une étude d’impact par la Commission de l’organisation. Or, à la veille du sommet de décembre, une source diplomatique marocaine nous confiait que l’adhésion du Maroc ferait en fait l’objet d’un sommet extraordinaire au début de l’année 2018.

Néanmoins, le communiqué du 52e sommet ne fait pas mention de la tenue de ce sommet extraordinaire. La commission de la CEDEAO a en revanche chargé cinq chefs d’État de mettre en place un cadre juridique, et notamment de déterminer, si la décision de l’adhésion du Maroc doit être prise à l’unanimité, par consensus, ou à la majorité des deux tiers des États membres, conformément à l’alinéa 2 de l’article 9 du Traité révisé de la CEDEAO.

Changement de pilotes

« C’est un changement de pilotage. Au lieu qu’il soit bureaucratique et mené par la Commission de la CEDEAO, il passe au niveau des chefs d’État« , analyse une source autorisée. Concernant l’aboutissement de la candidature marocaine au sein de la communauté économique, le président de la commission de la CEDEAO, Marcel de Souza nous avait d’ailleurs déclaré : « Au vu de nos textes, le Maroc ne peut pas être membre de la CEDEAO, mais c’est aux chefs d’État de décider« .

Ce « changement de pilotage » est-il donc dans ce cas une disposition favorable pour une adhésion du Royaume ? « Le Maroc est dans un dessein stratégique, et pas des schémas à court terme. Lorsque les chefs d’État se pencheront sur la question, ils le feront aussi dans une démarche stratégique, différente de celle de la Commission qui s’attarde sur des questions de barrières tarifaires ou de statut de territoire« .

Le rapport d’étude d’impact de la Commission, publié quelques jours seulement avant le début du sommet de la CEDEAO, soulève en effet quelques problématiques qui nécessitent selon elle une période de préparation à l’adhésion du Maroc.

Ainsi, l’intégration marocaine ne poserait pas de problèmes sur les plans juridiques et macroéconomiques selon ce document, qui émet toutefois des réserves sur les plans politique et tarifaire.

Le conflit régional du Sahara pourrait « créer de profondes divisions » et il incombe donc à la CEDEAO d’ »anticiper sur la manière de régler la question du Sahara occidental« , estiment les experts, sans donner plus de détails.

Lire aussi : Ce que pense la CEDEAO de l’adhésion marocaine (rapport)

« Le Maroc est à l’UMA où siège le principal opposant [l’Algérie, NDLR]. Il n’y a pas de contrainte liée au statut d’un territoire pour l’adhésion à une communauté économique régionale. D’ailleurs la Casamance au Sénégal et le Biafra au Nigéria font l’objet de débats et de contestations. Ça n’a pas empêché la CEDEAO de fonctionner« , réplique une source autorisée marocaine.

Nigéria, ami ou ennemi ?

Mais ce sont surtout les éléments commerciaux qui suscitent le plus de réserves de la part de la Commission. Les multiples accords commerciaux conclus ou en cours de négociation par le Maroc posent problème à son adhésion. Et les représentants des secteurs privés, notamment au Nigéria et au Sénégal, l’ont pointé à de nombreuses reprises depuis que le Maroc a formulé le souhait d’intégrer la CEDEAO.

Cela « va nécessiter d’importants efforts de préparations« , estime la commission, qui ajoute que « les multiples accords d’association et l’accord de partenariat économique sont des accords différents dans leur nature, qui de ce fait nécessiteront éventuellement de longues négociations et d’importants efforts de rapprochement« .

Champion régional qui réalise les trois quarts du PIB de la zone, le Nigéria, qui siège d’ailleurs dans le comité des 5 chefs d’État chargés de préparer l’adhésion marocaine, verra-t-il vraiment d’un bon œil l’arrivée d’un nouveau concurrent commercial de poids ? « À ma connaissance, ni le Nigéria ni les autres pays de la CEDEAO ne contestent la zone de libre-échange continentale à horizon 2025. D’autant qu’elle est prévue par le traité… d’Abuja. Le Maroc a d’ailleurs participé à cinq réunions techniques pour la mise en place de ce marché commun. On ne peut à la fois travailler sur une zone de libre-échange continentale et en même temps faire obstacle à l’entrée d’un nouveau membre dans sa zone régionale économique pour des motifs commerciaux. La logique de coopération intra-régionale fait partie des éléments stratégiques de l’UA« , répond notre source, déployant ainsi une esquisse d’argumentaire qui pourrait être déployé face à d’éventuelles réticences nigérianes.

« La philosophie du Maroc est toujours la même. Ce n’est pas un choix d’opportunité ni une logique commerciale. Lorsqu’on fait partie d’une communauté, c’est un destin commun. D’ailleurs, l’entrée à la CEDEAO ne serait pas sans coût pour le Maroc. Un coût dans chaque secteur, à commencer par la contribution au budget de la communauté, » ajoute-t-il.

En mai 2017, le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita se déclarait « confiant » quant à une adhésion dès « le mois prochain [juin 2017, NDLR]« . Cette nouvelle donne au sein des instances ouest-africaines va-t-elle donc obliger la diplomatie marocaine à changer son fusil d’épaule ? « La diplomatie, c’est s’adapter, interagir avec un contexte. Si on n’intègre pas les ajustements, c’est qu’on n’a rien compris à la diplomatie« , répond un diplomate marocain.

Sur la marche à suivre, il poursuit : « Avec ces cinq chefs d’État, il y aura l’interaction nécessaire au niveau approprié. À l’exception du Togo, ce sont des pays récemment visités par Sa Majesté, et dans tous les cas des pays avec lesquels nous sommes dans une dynamique très positive. » Les prochaines échéances pour la suite du processus ne sont pas encore connues.

article suivant

L'optimisme du Maroc et du Nigéria suffira-t-il à réaliser leur gazoduc ?

Engagez-vous à nos côtés, pour un journalisme indépendant et exigeant.
Abonnement 100% numérique.

Tout TelQuel en illimité

Accédez à tous nos articles sur
ordinateur, tablette et mobile.

Les alertes confidentielles

Recevez par mail, les informations
confidentielles, en avant-première.

Le magazine en numérique

Recevez le magazine TelQuel en format
numérique en avant première.

Abonnement 100% numérique, à partir de 10DH le premier mois, puis 49DH par mois.