Etat Civil. Changer de nom, mode d'emploi

En 2016, 2200 citoyens ont changé de nom de famille. La loi offre en effet un recours à ceux qui traînent leur patronyme comme un boulet. La marche à suivre.

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Dur de porter toute sa vie et de léguer à sa descendance un nom de famille qui fait rire ou grincer des dents. De plus en plus de Marocains refusent de porter un nom d’animal, d’épice ou d’ustensile : Lahnech (le serpent), Laâjel (le veau), Lehmam (pigeons), Elghourraf (la carafe), Lebzar (le poivre), Bssila (petit oignon), Boutabsil (le propriétaire de l’assiette), Lekfel (le cadenas)… Ou encore de porter un nom renvoyant à un handicap comme Aderghal (le borgne en amazigh), Aderdour (le sourd), Amejjoud (le chauve), Temtam (le bé- gayeur)… La solution ? Changer de nom de famille comme le permet la loi et comme le font de plus en plus de Marocains. En 2016, selon les statistiques officielles du ministère de l’Intérieur, 2261 citoyens ont pu se débarrasser de leur patronyme indé- sirable sur un total de 2945 demandes formulées auprès de la Haute commission de l’état civil.

Nouveau nom, nouvelle vie

Si vous n’en pouvez plus de porter votre nom de famille, la procédure est simple. La loi (dahir d’octobre 2002) vous autorise à saisir la Haute commission de l’état civil que préside l’historiographe du royaume et où siègent un juge représentant le ministère de la Justice et un représentant du ministère de l’Intérieur. Il vous faudra fournir une copie intégrale de votre acte de naissance et de ceux de vos enfants, votre casier judiciaire et ceux de vos enfants majeurs, une demande justifiant comment votre actuel nom de famille vous porte préjudice et un acte de naissance d’un parent du côté paternel. “Des pères de famille initient cette procédure sous la pression de leurs enfants qui ne veulent plus d’un nom de famille ridicule ou qui les expose aux railleries de leurs camarades d’école ou leurs compagnons de jeu”, témoigne un officier d’état civil à Casablanca.

Une fois que la Haute commission, qui se réunit généralement trois à quatre fois par an au ministère de l’Intérieur, a accepté votre demande, la décision de changer votre nom de famille est prise par décret du Chef de gouvernement, publié au Bulletin officiel des collectivités locales. Par la suite, il ne vous reste plus qu’à transmettre la même décision à l’officier d’état civil de votre lieu de naissance et le tour est joué. En cas de refus, on vous prie d’opter pour un nouveau nom de famille, refaire toute la procédure et attendre la prochaine réunion de la Haute commission.

Chorfa et bandits

Quant au nouveau nom, le choix est complètement libre. Cependant, l’état civil donnera plus facilement son accord à un patronyme pioché dans l’arbre généalogique, côté paternel. La tâche se complique pour ceux qui veulent adopter un nom de famille appartenant à des chorfa. Dans ce cas, le requérant doit fournir un certificat délivré par le naquib, ou un « lafifi” (acte adoulaire) attestant qu’il descend bien d’une noble lignée. “C’est pour cette raison, entre autres, que la Haute commission de l’état civil est présidée par l’historiographe du royaume qui est au fait des gé- néalogies des familles de chorfa au Maroc”, explique un officier d’état civil. S’il n’est pas évident de devenir chérif du jour au lendemain, il n’est pas non plus facile de prendre une nouvelle identité quand on a un casier judiciaire bien garni. Et c’est la raison qui a poussé le législateur à imposer, dans tout dossier de demande de changement de nom de famille, une copie du casier judiciaire du demandeur et de ceux de ses enfants majeurs. A l’inverse, la loi autorise le changement de nom de famille pour ceux qui ne veulent pas que leur patronyme évoque des personnages au parcours peu glorieux : serial killers, grands bandits ou trafiquants, violeurs… “Cela est également pris en compte, surtout quand cela concerne des personnes impliquées dans des affaires médiatisées à grande échelle”, explique un avocat au barreau de Rabat.

Des noms au hasard Pour comprendre pourquoi des milliers de Marocains entreprennent une telle démarche, il faut remonter à l’époque du protectorat. “Les officiers d’état civil français étaient peu regardants concernant l’attribution des patronymes et laissaient leurs subordonnés marocains n’en faire qu’à leur tête”, explique un officier d’état civil à la retraite. C’est ainsi que certains se sont retrouvés avec un nom de famille attribué au hasard, selon leur physionomie, leur profession ou celle de leurs aïeux, voire tout simplement le sobriquet qui leur était attribué par leur entourage. Idem dans la zone nord placée sous contrôle espagnol. Après l’indépendance, explique notre source, la même “approche méprisante” envers les administrés s’est perpétuée avec des cadres marocains peu qualifiés. “Cela a empiré au dé- but des années 1970, quand les autorités ont décidé de mener une opé- ration de généralisation du livret d’état civil. Avec des cadres débordés et mal ou pas du tout formés, l’opération a débouché sur une situation surréaliste”, commente notre officier d’état civil à la retraite. On a ainsi vu fleurir les Nejjar (menuisier), El Haddad (forgeron), mais aussi les Lekraâ (le chauve), Legliouel (le chétif), Laârej (le boiteux), Bouhnak (le joufflu) ou Tbel (le tambour). Depuis la promulgation du dahir de 2002, des milliers de Marocains tentent de rectifier ces injustices. Pour eux, mais surtout pour leurs enfants et leurs petits-enfants.

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