Ta vie en l'air. Ça commence par la jupe

Par Fatym Layachi

En ce moment, tes préoccupations relèvent plus de la gestion du grand bal des invitations pour le ftour que de l’analyse des enjeux géopolitiques. C’est vrai que dans ton quotidien, tu n’as pas vraiment de conscience politique. Ou alors elle est à peine plus épaisse qu’un paréo en mousseline de chez Eres. Ta zone de confort est tellement confortable justement que tu préfères ne pas trop regarder plus loin que le bout de ton nez sur lequel trônent tes Ray-Ban. Mais là, tu sens qu’il se passe quelque chose de grave. Quelque chose de triste surtout. Depuis quelques semaines des histoires s’accumulent. Des histoires qui s’enchaînent et qui se ressemblent par leur obscurité. Ce n’est même pas de liberté d’expression qu’il s’agit. La liberté d’expression, toi, tu y tiens, tu y crois pour tous et pour tout. Visiblement, de ton côté de la Méditerranée, la liberté d’expression est soumise à conditions. Tu trouves ça un peu flou et conceptuel. Mais là, c’est beaucoup plus simple. Et moins discutable : il s’agit juste du droit d’exister.

C’est simple non, le droit d’exister ? Mais là encore, de ce côté de la Méditerranée, la réalité a montré que ça pouvait être assez compliqué. A priori, ta jupe et toi, ton frère et son short, ta tante et sa jellaba, ton père et sa cravate, vous avez tous le droit d’exister. A priori. La loi ne vous l’interdit pas. Mais une frange de la population s’est octroyé un droit encore plus fort : celui d’exiger la disparition de ce qui ne lui convient pas. C’est arrivé à deux jeunes filles dans un souk d’une ville où tu n’iras peut-être jamais. Aujourd’hui, ce sont elles. Et ce n’est pas si loin de chez toi. Demain ça risque d’être toi. Parce que ça commence par la jupe. Ce n’est pas juste un fait divers sordide de plus. C’est un fait grave. Le début d’un truc assez obscur. Ce n’est pas anodin. C’est un détail certes, mais le diable se cache dans les détails. Si tes potes et toi décidiez de lyncher toute personne qui vous déplaît, alors tu te ruerais sur les mecs un peu trop bedonnants, sur les filles qui portent des robes à pois, sur les fausses blondes, sur les types en polo orange. Juste parce que ça ne te plaît pas. C’est absurde. Ce serait totalement ridicule. C’est pourtant ce qu’il s’est passé à Inezgane. C’est absurde mais ce n’est pas ridicule. C’est grave. Très grave parce que les flics se sont mis du côté de la foule en délire. C’est encore plus grave parce que l’étendard de la religion a été brandi. Et cet étendard a tendance à être brandi de plus en plus souvent. Pour tout et souvent pour n’importe quoi. Tu as appris qu’un code pénal allait voir le jour avec un article qui évoque « la répression du mépris de la religion ». Tu te dis que si on la respectait vraiment, cette religion, on devrait foutre en taule tout ceux qui se prennent pour des néo-prophètes incapables de définir le mot miséricorde mais prétendent l’implorer cinq fois par jour.  Il s’est passé quoi pour en arriver là ? Pour en arriver à revendiquer que porter une robe n’est pas un crime. Evidemment que ce n’est pas un crime. Il y a dû y avoir un bug dans la matrice.

Et qu’on ne vienne surtout pas te dire que c’est un recul. Une marche arrière ce serait faire comme avant. Or avant, c’est ta grand-mère, sa jellaba et sa tolérance. Ta grand-mère était conservatrice. Ta grand-mère était pratiquante. Ta grand-mère était tout ce qu’il y a de plus tradi. Mais ta grand-mère n’était pas liberticide. Tu n’as pas à t’expliquer. Tu n’as pas à t’excuser. Tu ne devrais même pas avoir à manifester. Tu n’as rien fait de mal. Tu n’as rien fait de bien non plus. Tu te contentes d’être. Et tu te retrouves à devoir manifester pour ne pas qu’on te prive de ce droit. A bien y regarder, c’est assez triste. Mais tu ne peux pas ne rien faire. Qui ne dit mot consent. Alors bien sûr que tu ne participeras sans doute jamais à de grandes choses. Tu ne changeras pas la face du monde. Tu n’inventeras rien qui révolutionnera la science. Tu ne régleras aucun conflit au Proche-Orient. Tu n’éradiqueras pas la misère. Mais tu continueras d’être ce que tu es. Et que ceux à qui ça ne plaît pas baissent les yeux. Parce que toi, tu ne les baisseras pas.

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